Page:Tolstoï - Œuvres complètes, vol7.djvu/320

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


gardassent de côté, ne cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et regardaient, toujours fixement, les taches qui se montraient à l’horizon et qu’ils reconnaissaient pour être des troupes ennemies.

Le temps, après midi, s’était éclairci de nouveau, et le soleil tombait clair sur le Danube et les montagnes sombres qui l’entourent. Il faisait calme, et de la montagne arrivaient de temps en temps les sons des clairons et des cris de l’ennemi. Entre l’escadron et l’ennemi il n’y avait plus personne, sauf quelques patrouilles. Un espace vide de trois cents sagènes les séparait. L’ennemi avait cessé de tirer et l’on sentait d’autant mieux cette ligne terrible, inabordable et insaisissable qui divise deux camps ennemis.

« Un pas au delà de cette ligne qui rappelle celle qui sépare les vivants des morts, et ce sera l’inconnu des souffrances et de la mort. Et qu’y a-t-il là derrière ce champ, ces arbres et ces toits éclairés par le soleil ? Personne ne le sait et l’on veut le savoir. C’est terrible de franchir cette ligne, et l’on veut la franchir. On sait que tôt ou tard il faudra la franchir et savoir ce qu’il y a là-bas, de l’autre côté ; de même qu’il faudra savoir fatalement ce qui est de l’autre côté de la mort.

Et pourtant soi-même on est fort, sain, gai, excité, et l’on est entouré de mêmes gens forts, animés, excités. » Si chaque homme ne pense pas