Page:Tolstoï - Œuvres complètes vol27.djvu/104

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Ces souffrances morales provenaient d’une idée qu’il avait eue cette nuit, en examinant le visage ensommeillé, bonasse, aux pommettes saillantes, de Guérassim : « Qu’arrivera-t-il si toute ma vie, ma vie consciente, n’a pas été ce qu’elle devait être ? » Il se mit à songer que cette hypothèse, jugée d’abord par lui inadmissible, pouvait bien être la vérité et que sa vie n’était peut-être pas exempte de reproches. Il se rappela ses rares moments de révolte contre ce que la haute société approuvait. Ces moments de révolte, qu’il refrénait bien vite, étaient peut-être les seuls bons moments de sa vie, alors que tout le reste était vilenie. Et son service, et l’organisation de sa vie, sa famille, ses intérêts mondains et professionnels, qu’y avait-il eu de bon dans tout cela ? Il essaya de défendre son existence passée. Mais il sentit lui-même la faiblesse de ses arguments. Il n’avait rien à défendre. « Et si c’est ainsi, se dit-il, si je m’en vais avec la ferme conviction d’avoir perdu sans aucun recours tout ce qui m’avait été donné, alors que faire ? » Il se mit sur le dos et se remémora sa vie entière. Le lendemain matin, quand il vit son domestique, puis sa femme, sa fille, le médecin, chacun de leurs mouvements, chacune de leurs paroles, le confirma dans cette terrible réalité qui lui était apparue cette nuit. Il se reconnut en eux. Il vit clairement que tout ce qui avait composé sa vie n’était qu’un effroyable, un énorme mensonge, qui