Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/423

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— Ce serait trop long à te les raconter. Quoi qu’il en soit, la voilà depuis trois mois à Moscou, où elle est connue de tout le monde, et elle n’y voit pas d’autre femme que Dolly, parce qu’elle ne veut s’imposer à personne. Croirais-tu que cette sotte de princesse Barbe lui a fait entendre qu’elle la quittait par convenance ? Une autre qu’Anna se trouverait perdue, mais tu vas voir si elle s’est au contraire organisé une vie digne et bien remplie.

— À gauche, en face de l’église », cria Oblonsky au cocher, se penchant par la fenêtre et rejetant sa fourrure en arrière, malgré douze degrés de froid.

« N’a-t-elle donc pas une fille dont elle s’occupe ?

— Tu ne connais pas d’autre rôle à la femme que celui de couveuse ! Certainement oui, elle s’occupe de sa fille, mais elle n’en fait pas parade. Ses occupations sont d’un ordre intellectuel : elle écrit. Je te vois sourire, et tu as tort ; ce qu’elle écrit est destiné à la jeunesse, elle n’en parle à personne, sinon à moi qui ai montré le manuscrit à Varkouef, l’éditeur. Comme il écrit lui-même, il s’y connaît, et à son avis c’est une chose remarquable. Ne t’imagine pas au moins qu’elle pose pour le bas-bleu. Anna est avant tout une femme de cœur. Elle s’est aussi chargée d’une petite Anglaise et de sa famille.

— Par philanthropie ?

— Pourquoi y chercher un ridicule ? Cette famille est celle d’un dresseur anglais, très habile dans son métier, que Wronsky a employé ; le malheureux, perdu de boisson, a abandonné femme et enfants ; Anna s’est intéressée à cette infortunée et a