Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 2.djvu/94

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belle-sœur Waria ; il chercha à fixer la pensée de Waria dans son souvenir en jouant avec le gland du coussin ; mais une idée étrangère à celle qui le torturait était un martyre de plus. « Non, il faut dormir. » Et, approchant le coussin de sa tête, il s’y appuya, et fit effort pour tenir ses yeux fermés. Soudain il se rassit en tressaillant encore : « Tout est fini pour moi, que me reste-t-il à faire ? » Et son imagination lui représenta vivement la vie sans Anna.

« L’ambition ? Serpouhowskoï ? le monde ? la cour ? » Tout cela pouvait avoir un sens autrefois, mais n’en avait plus maintenant. Il se leva, ôta sa redingote, dénoua sa cravate pour permettre à sa large poitrine de respirer plus librement, et se prit à arpenter la chambre. « C’est ainsi qu’on devient fou, se répétait-il, ainsi qu’on se suicide… pour éviter la honte », ajouta-t-il lentement.

Il alla vers la porte, qu’il ferma ; puis, le regard fixe et les dents serrées, il s’approcha de la table, prit un revolver, l’examina, l’arma et réfléchit. Il resta deux minutes immobile, le revolver en main, la tête baissée, son esprit tendu en apparence vers une seule pensée. « Certainement », se disait-il, et cette décision semblait le résultat logique d’une suite d’idées nettes et précises ; mais au fond il tournait toujours dans ce même cercle d’impressions que depuis une heure il parcourait pour la centième fois… « Certainement », répéta-t-il, sentant défiler encore cette série continue de souvenirs d’un bonheur perdu, d’un avenir rendu impossible, et d’une honte écrasante ; et, appuyant le revolver au côté gauche de sa