Page:Tolstoï - Guerre et Paix, Hachette, 1901, tome 1.djvu/64

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« Demeurez-vous avec votre mère ?

– Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.

– Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna.

– Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n’ai jamais pu comprendre Nathalie ! S’être décidée à épouser cet ours mal léché… Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu’on dit.

– Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en souriant, de manière à faire croire qu’elle partageait son opinion, tout en défendant le pauvre comte.

– Que disent les médecins ? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa figure fatiguée l’expression d’un profond chagrin.

– Il y a peu d’espoir.

– J’aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C’est son filleul ! » ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire une impression favorable sur le prince Basile.

Ce dernier se tut et fronça le sourcil.

Comprenant aussitôt qu’il craignait de trouver en elle un compétiteur dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s’empressa de le rassurer :

« Si ce n’était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle… »

Ces deux mots « mon oncle » glissaient de ses lèvres avec un mélange d’assurance et de laisser-aller.

« Je connais son caractère franc et noble !… mais ici il n’a que ses nièces auprès de lui ; elles sont jeunes… »

Et elle continua à demi-voix en baissant la tête :

« A-t-il rempli ses derniers devoirs ? Ses instants sont précieux ! Il ne saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je le voie, malgré tout ce qu’une telle entrevue peut avoir de pénible pour moi ; mais je suis si habituée à souffrir ! »

Le prince avait compris, comme l’autre fois à la soirée de Mlle Schérer, qu’il serait impossible de se débarrasser d’Anna Mikhaïlovna.

« Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère