Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/107

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frappé d’abord des changements survenus pendant la séparation ; mais peu à peu l’impression de ces changements s’effaçait, et le visage redevenait pareil à ce qu’il avait été dix ans auparavant. Les yeux de son âme, reprenant le dessus sur ses sens, ne lui faisaient plus voir que les traits essentiels, ceux qui exprimaient l’individualité de la jeune femme, ceux que nul changement n’avait pu modifier.

Oui, malgré la tenue de prison, malgré tout l’ensemble du corps devenu plus ample, malgré la poitrine fortement développée, malgré l’épaississement du bas du visage, malgré les rides du front et des tempes, malgré le gonflement des paupières et malgré l’expression pitoyable et impudente à la fois de l’ensemble du visage, c’était bien la même Katucha qui, une certaine nuit de Pâques, avait si innocemment levé son regard sur lui, qui l’avait regardé de ses yeux amoureux, tout souriants de bonheur et tout brillants de vie !

« Et un hasard aussi prodigieux ! Que cette affaire se trouve jugée précisément dans la session où je suis juré, afin que, n’ayant jamais rencontré Katucha depuis dix ans, je la revoie ici, sur le banc des accusés ! Et comment tout cela finira-t-il ? Ah ! si cela pouvait, du moins, se hâter de finir ! »

Il ne cédait toujours pas au sentiment de repentir qui, peu à peu, se formait et grandissait en lui. Il s’obstinait à voir là un simple accident qui passerait sans troubler sa vie. Et déjà il reconnaissait la bassesse de ce qu’il avait fait, il avait l’impression qu’une main puissante le ramenait de force en présence de sa faute ; mais il ne voulait toujours pas voir la véritable signification de ce qu’il avait fait, ni comprendre ce que cette main qui le poussait exigeait de lui. Il se refusait à croire que ce qu’il avait devant lui fût son œuvre. Mais la main invisible le tenait, le serrait, et déjà il pressentait qu’elle ne le lâcherait plus.

Il s’efforçait de paraître vaillant, il croisait ses jambes l’une sur l’autre d’un air dégagé, il jouait avec son pince-nez, il gardait une pose pleine d’abandon et de