Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/317

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Nekhludov se rappela qu’on lui avait en effet raconté cette histoire. Chembok, précisément parce qu’il avait mangé toute sa fortune et se trouvait plongé dans les dettes jusqu’au cou, avait été désigné pour gérer, en qualité de tuteur, la fortune d’un vieux millionnaire devenu gâteux.

« Comment prendre congé de lui sans l’offenser ? » — songeait Nekhludov, en considérant ce visage luisant et bouffi, où s’étalaient de superbes moustaches brillantes de cosmétique.

— Eh bien ! où allons-nous dîner ?

— Impossible aujourd’hui, vraiment, — dit Nekhludov en tirant sa montre.

— C’est bien vrai ? Alors, écoute ! Il y a des courses, ce soir. Tu viendras ?

— Non, impossible !

— Mais si, mais si, il faut que tu viennes ! Je n’ai plus de chevaux à moi, mais Grichine me prête un des siens. Sais-tu qu’il y a une écurie superbe ! Ainsi, c’est convenu, tu viendras, et nous souperons ensemble !

— Cela non plus, je ne puis te le promettre ! — répondit Nekhludov avec un sourire.

— Allons ! ce sera pour une autre fois ! Et ou vas-tu maintenant ? Veux-tu que je te conduise ?

— Merci ! Je vais chez un avocat, tout près d’ici.

— Ah ! oui, tu passes à présent ta vie dans les prisons ! Tu fais des commissions pour les prisonniers ! Oui, je sais, les Korchaguine m’ont dit cela, — fit Chembok en éclatant de rire. — Tu sais qu’ils sont déjà partis ? Allons ! raconte-moi cette affaire-là !

— Oui, oui, tout cela est vrai ! — répondit Nekhludov. — Mais c’est une affaire assez compliquée et qui ne se raconte pas comme ça dans la rue !

— Ah ! mon vieux, tu resteras donc toujours un original ? Mais n’importe, je t’attends ce soir, après les courses !

— Impossible, vraiment impossible ! Tu ne vas pas m’en vouloir, au moins ?

— Quelle idée ! Et voilà le temps qui s’est mis au froid, n’est-ce pas ?