Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/460

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cynisme si éhonté, que toute femme, en particulier toute jeune femme, avait à se tenir jour et nuit sur ses gardes, pour peu qu’elle ne fût point disposée à se mettre au ton de la corruption générale, et à en profiter.

Rien n’était plus fatigant que cet état continu d’alarme et de résistance, sans compter que la Maslova était infiniment plus exposée encore que ses compagnes aux propositions galantes des prisonniers et des gardiens, tant à cause du charme extérieur de toute sa personne qu’à cause de ce qu’on savait de sa vie passée. Et le refus obstiné qu’elle opposait à ces propositions était volontiers considéré comme un affront, de sorte que, tous les jours, elle avait senti la malveillance grandir autour d’elle. Sa situation aurait même fini par devenir intolérable, si elle n’avait pas eu, pour se consoler, la société de l’excellente Fédosia, et aussi celle de Tarass, le mari de Fédosia, qui, en apprenant la façon dont se trouvait mise à l’épreuve la vertu de sa femme, pour pouvoir la mieux protéger, avait renoncé à sa liberté, et, depuis Nijni-Novgorod, s’était fait admettre parmi les prisonniers.

La situation de la Maslova s’était heureusement fort améliorée, et en toute façon, lorsque la jeune femme avait obtenu d’être transférée dans la section des condamnés politiques. Non seulement, en effet, les condamnés politiques étaient mieux logés et mieux nourris que les condamnés de droit commun, non seulement la Maslova trouvait chez ses nouveaux compagnons moins de rudesse et de grossièreté, mais son transfert parmi eux l’avait délivrée de toute agression galante, et lui avait permis de recommencer à oublier ce passé que sans cesse, jusque-là, on avait pris soin de lui remettre en mémoire. Et ce n’était pas tout. Son transfert avait eu encore pour elle un autre avantage précieux : il lui avait fourni l’occasion de faire connaissance avec certaines personnes qui n’avaient point tardé à exercer sur elle une influence décisive.

La faveur sollicitée pour elle par Nekhludov consistait d’ailleurs simplement à loger, durant les étapes,