Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/66

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nette que, ce jour-là, s’achevait pour lui quelque chose de très beau, de très précieux, et qui jamais ne se renouvellerait plus. Et il se sentit pris d’une profonde tristesse.

— Adieu, Katucha, et merci pour tout ! — lui dit-il tout bas, derrière le dos de ses tantes, avant de monter dans la voiture qui devait l’emmener.

— Adieu, Dimitri Ivanovitch ! — dit-elle de sa voix chantante. Après quoi, faisant effort pour retenir les larmes qui commençaient à couler de ses yeux, elle s’enfuit dans l’antichambre afin de pouvoir pleurer à son aise.


II


Trois années se passèrent sans que Nekhludov revît Katucha. Et quand, après ces trois années, il la revit, pendant un arrêt qu’il fit chez ses tantes en allant rejoindre son régiment, — car il venait d’être nommé officier dans la garde, — c’était désormais un homme tout autre que celui qui naguère avait eu avec la jeune fille ces naïves relations d’amour.

Naguère il était un jeune homme loyal et désintéressé, toujours prêt à s’abandonner tout entier à ce qu’il croyait être le bien ; à présent, il n’était plus qu’un égoïste et un débauché, ne se préoccupant que de son plaisir personnel. Naguère, le monde lui apparaissait comme une énigme qu’il s’efforçait de déchiffrer avec un enthousiasme joyeux ; à présent, tout, dans le monde, était pour lui simple et clair ; tout lui semblait subordonné aux conditions de sa vie personnelle. Naguère, il tenait pour important et nécessaire de communier avec la nature et avec les hommes qui avaient vécu, pensé et senti avant lui, les philosophes et les poètes du passé ; à présent, il tenait pour important et nécessaire d’être en communion avec ses camarades et de se conformer aux habitudes mondaines de sa caste.

Naguère, il voyait dans la femme une créature mysté-