Page:Tolstoï - Résurrection, trad. Wyzewa, 1900.djvu/86

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— Je t’en prie, ouvre-moi pour une minute seulement, je t’en supplie ! — Il parlait sans songer à ce qu’il disait. Il y eut un silence ; puis Nekhludov entendit le frottement d’une main qui, dans les ténèbres, cherchait à tâtons le verrou. Le verrou s’ouvrit, et Nekhludov entra dans la chambre. Il saisit dans ses bras la jeune fille, couverte seulement d’une chemise de grosse toile, la souleva, et la porta sur le lit.

— Ah ! que faites-vous ? — murmurait-elle.

Mais lui, sans écouter ses paroles, il la serrait contre lui.

— Ah ! c’est mal, laissez-moi ! — disait-elle, et elle-même se serrait contre lui.

Quand il l’eut quittée, toute tremblante et blême, et ne répondant rien à ses paroles, il sortit sur le perron et y resta debout, s’efforçant de saisir la signification de ce qui venait de se passer.

Au dehors, la nuit était devenue plus claire. Dans le lointain, le fracas du dégel avait encore augmenté : au craquement, au ronflement, au tintement de la glace s’ajoutait maintenant le murmure de l’eau. Le brouillard commençait à descendre, et derrière le brouillard transparaissait, vaguement, le croissant de la lune.

— Qu’est-ce que tout cela ? est-ce un grand bonheur ou un grand malheur qui m’est arrivé ? — se demandait Nekhludov.

— Bah ! c’est toujours ainsi, tout le monde fait ainsi ! — se dit-il.

Sur quoi, rassuré, il entra dans sa chambre, se coucha, et s’endormit.


VII


Le lendemain, jour de Pâques, l’ami de Nekhludov, Chembok, vint le rejoindre chez ses tantes. Beau, brillant, gai, il ravit littéralement les deux vieilles