Page:Véron - Mémoires d’un bourgeois de Paris, tome 1.djvu/277

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devant le Massacre de Scio d’Eugène Delacroix, devant les peintures chatoyantes, pleines d’imagination et de coquetterie de Camille Roqueplan, devant la Françoise de Rimini de Scheffer, et aussi devant Œdipe et le Sphinx, devant Stratonice et devant les Odalisques.

Le feu des enchères est le jugement dernier pour bien des célébrités qui ont un instant connu les enivrements du succès et de la vogue. Combien de tableaux, qui ont brillé sous l’empire, contraignent le marteau du commissaire-priseur à retomber vite et à prononcer une adjudication à vil prix !

Comme tous les arts de la paix, la peinture passionne aujourd’hui une population plus nombreuse. On compte à Paris beaucoup de riches galeries particulières. Tous les souverains se disputent les chefs-d’œuvre des maîtres. On rencontre dans les ventes de tableaux une foule d’amateurs se ruinant qui pour Prudhon, qui pour Géricault, qui pour Decamps, qui pour Ingres, qui pour Paul Delaroche, en un mot pour tous les maîtres et pour toutes les écoles.

Les amateurs de tableaux représentent aussi une population curieuse à étudier : l’un est fier d’un tableau quand il l’a payé très-cher ; l’autre ne s’enorgueillit d’un tableau que quand il l’a payé très-bon marché ; l’orgueil de l’un, c’est de s’y connaître assez pour avoir su mettre beaucoup d’argent sur une toile ; l’orgueil de l’autre, c’est d’être assez fort en peinture pour avoir découvert dans ce qu’on croyait une croûte un chef-d’œuvre de maître. Les amateurs, dans leur galerie ou dans leurs appartements, aiment surtout à changer les tableaux de place. Les toiles de maître ont, en effet, les