Page:Verne - Autour de la Lune.djvu/127

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bien des théories favorables à cette grave question de l’habitabilité de la Lune.

Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il s’oubliait dans une muette rêverie où s’agitaient les mystérieuses destinées du monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés jusqu’alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la réalité.

Cet incident, c’était plus qu’un phénomène cosmique, c’était un danger menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses.

Soudain, au milieu de l’éther, dans ces ténèbres profondes, une masse énorme avait apparu. C’était comme une Lune, mais une Lune incandescente, et d’un éclat d’autant plus insoutenable qu’il tranchait nettement sur l’obscurité brutale de l’espace. Cette masse, de forme circulaire, jetait une lumière telle qu’elle emplissait le projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la lumière factice de l’alcool imprégné de sel.

« Mille diables ! s’écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux ! Qu’est-ce que cette Lune malencontreuse ?

– Un bolide, répondit Barbicane.

– Un bolide enflammé, dans le vide ?

– Oui. »

Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne présentent généralement qu’une lumière un peu inférieure à celle de la Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence. L’air ambiant n’est pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux ou trois lieues de la Terre, d’autres, au contraire, décrivent leur trajectoire à une distance où l’atmosphère ne saurait s’étendre. Tels ces bolides, l’un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent vingt-huit lieues, l’autre du 18 août 1841, disparu à une distance de cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut aller jusqu’à soixante-quinze kilomètres par seconde[1], suivant une direction inverse du mouvement de la Terre.

Ce globe filant, soudainement apparu dans l’ombre à une distance de

  1. La vitesse moyenne du mouvement de la Terre, le long de l’écliptique, n’est que de 30 kilomètres à la seconde.