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L’AGENCE THOMPSON AND Co.

plus de l’explication précise et franche qui, seule, eût pu leur rendre la paix.

Leurs relations extérieures ne tardèrent pas à souffrir de leur trouble moral. S’ils ne se fuyaient pas, c’est que cela était hors de leur pouvoir. Mais, perpétuellement ramenés l’un vers l’autre par une invincible force, ils sentaient, à peine face à face, s’élever entre eux une barrière, d’orgueil pour l’un, de défiance pour l’autre. Leurs cœurs alors se serraient, et ils n’échangeaient plus que des paroles froides qui prolongeaient le misérable quiproquo.

Roger assistait avec découragement à cette guerre sourde. Certes, il avait mieux auguré du résultat de leur tête-à-tête au sommet du Teyde. Comment ne s’étaient-ils pas livré le fond et le tréfonds de leurs pensées en une seule fois et pour toujours à cette minute d’émotion, au milieu de cette nature immense, dont la grandeur aurait dû par comparaison rapetisser singulièrement la pudeur sentimentale de l’une et la maladive fierté de l’autre ? Toutes ces difficultés qu’il jugeait un peu puériles, toutes ces discussions soutenues avec soi-même ne pouvaient être admises par la nature ouverte de l’officier, qui, lui, eût aimé, roi, une pauvresse, pauvre, une reine, avec la même tranquille simplicité.

Au bout de huit jours de cette tacite et insoluble querelle, il en jugea le spectacle insupportable et résolut de mettre comme on dit les pieds dans le plat. Sous un prétexte quelconque, il entraîna un matin son compatriote sur la Grande Plage, complètement déserte à cette heure, et, assis sur un bloc de rocher, il entama une explication définitive.

Ce matin-là, Mrs. Lindsay était sortie seule. L’explication que Roger entendait imposer à son compatriote, elle voulait l’avoir avec elle-même, et, de ce pas nonchalant que donne le vagabondage de la volonté, elle s’était, un peu avant les deux amis, dirigée elle aussi vers cette Grande Plage dont la solitude lui plaisait. Bientôt lassée de sa promenade dans le sable, elle se laissa tomber à une place que fixa le hasard, et, le menton dans sa main, s’oublia à rêver en regardant la mer.