Page:Verne - L'Agence Thompson and C°, Hetzel, 1907.djvu/441

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EN QUARANTAINE.

Joie plus grande encore, elle pouvait rejeter la contrainte qui depuis si longtemps lui paralysait l’âme. Certes, elle n’avait pas attendu les révélations quelle venait de surprendre pour se sentir entraînée vers Robert Morgand, pour être certaine même, rien que sur l’apparence, qu’il cachait quelque mystère dans le genre de celui dont elle axait à l’instant reçu irrégulièrement la confidence. Toutefois, les préjugés du monde possèdent tant de puissance, que le penchant qui l’emportait lui avait jusque-là procuré moins de bonheur que de tristesse. Aimer le cicérone-interprète du Seamew, fût-il cent fois professeur, la chute semblait cruelle à la riche Américaine, et, depuis le départ, de Madère, la lutte de son orgueil et de son cœur l’avait jetée dans un perpétuel mécontentement d’elle-même et des autres.

Maintenant la situation se simplifiait. Tous deux étaient de niveau.

Seul point qui demeurât délicat, il restait à vaincre les scrupules un peu excessifs de Robert. Mais, de cela, Alice ne s’inquiétait guère. Elle n’ignorait pas quelle force de persuasion possède naturellement une femme aimante et aimée. D’ailleurs, ce n’était pas sur cette île le lieu des mots décisifs. Avant que le jour en arrivât, qui sait si Alice n’aurait pas payé d’une façon ou d’une autre sa dette de reconnaissance, et reconquis ainsi aux yeux de Robert l’indépendance de son cœur.

Roger fit comme il avait dit. Il communiqua sur-le-champ son projet de fuite au capitaine, et il est inutile de dire si le vieux marin sauta avidement sur cette idée. Certes, tout valait mieux que de moisir sur cette ile maudite, où il avait, prétendait-il, le « mal de terre ». Il désira seulement mettre Thompson et les autres passagers dans la confidence, et vraiment cela était trop juste pour que Roger pût avoir la pensée de s y opposer.

L’assentiment fut général et unanime. Les uns, lassés de cette ville trop souvent visitée, les autres, terrorisés par l’abondance des convois funèbres qu’ils voyaient de leurs fenêtres, tous étaient au bout de leur courage ou de leur patience.