Page:Verne - Les histoires de Jean-Marie Cabidoulin, 1901.djvu/265

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Si le capitaine King lui envoyait quelques boulets de cinq à six livres, le capitaine Bourcart lui en adresserait autant et de même poids.

Le Repton n’était plus qu’à trois quarts de mille, lorsque l’état de la mer se modifia soudain, sans aucun changement dans les conditions atmosphériques. Le vent n’avait pas forcé, le ciel ne s’était pas chargé. Nul nuage menaçant ne se levait à l’horizon. Calme absolu dans les hautes et basses zones de l’espace.

Et, en effet, le phénomène extraordinaire qui se préparait devait se localiser en cette partie de l’Océan.

Soudain, au milieu d’horribles mugissements, dont personne à bord du Saint-Enoch ne reconnut ni la nature ni la cause, la mer bouillonna, se blanchit d’écume, se dénivela comme si une éruption sous-marine en eût troublé les dernières profondeurs. C’était précisément à la place occupée par le baleinier anglais, alors que le baleinier français ne ressentait pas encore les effets de cette inexplicable agitation.

Le capitaine Bourcart et ses compagnons, tout d’abord surpris, observaient le Repton, et, ce qu’ils virent, après la surprise, les jeta en pleine épouvante.

Le Repton venait de se soulever sur le dos d’une énorme lame, puis de disparaître derrière elle. De cette lame jaillissaient de puissants jets liquides, tels qu’ils eussent pu s’échapper des évents d’un gigantesque monstre dont la tête aurait été engagée sous le navire, et dont la queue eût battu la mer à une demi-encâblure, soit près de cent mètres…

Lorsque le navire reparut, il était désemparé, sa mâture en bas, ses agrès rompus, sa coque chavirée sur bâbord, assaillie par de formidables coups de mer…

Une minute plus tard, après avoir été une dernière fois roulé par la monstrueuse lame, il s’engloutissait dans les abîmes du Pacifique.

Le capitaine Bourcart, ses officiers, son équipage, poussèrent un cri d’horreur, stupéfaits en présence de cet inexplicable et épouvantable cataclysme…

Mais peut-être les hommes du Repton n’avaient-ils pas tous péri avec le navire ?… Peut-être quelques-uns avaient-ils pu fuir dans les pirogues à temps pour ne point être entraînés dans le gouffre ?… Peut-être pourrait-on sauver un certain nombre de ces infortunés avant que la nuit se fût étendue sur la mer ?…

Toutes causes d’inimitiés s’oublient devant pareilles catastrophes !… Il y avait un devoir d’humanité à remplir, on le remplirait…

« À la mer, les embarcations !… » cria le capitaine Bourcart.

Deux minutes à peine s’étaient écoulées depuis la disparition du Repton et il était encore temps de porter secours aux survivants du naufrage…

Soudain, avant que les pirogues eussent été amenées, un choc qui ne fut pas très rude, se produisit. Le Saint-Enoch, soulevé de sept à huit pouces par l’arrière, comme s’il eût heurté un écueil, donna la bande à tribord et demeura immobile.


Échouage

Le vent qui soufflait de l’est vers cinq heures du soir, et dont le Repton avait voulu profiter, ne s’était pas maintenu. Après le soleil couché, il calmit et finit par tomber tout à fait. L’agitation de la mer se réduisit à un léger clapotis de surface. Alors revinrent les épaisses brumes qui enveloppaient depuis quarante-huit heures cette portion du Pacifique.

Quant au Saint-Enoch, c’était au moment où son équipage allait lancer les embarcations qu’il avait touché. Est-ce donc à un accident de même nature qu’il fallait attribuer la perte du Repton ?… Et, moins heureux que le Saint-Enoch, le navire anglais s’était-il défoncé contre un écueil ?…

Quoi qu’il en soit, s’il n’avait pas coulé à