Page:Verne - Michel Strogoff - pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux, 1880.djvu/24

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STROGOFF, d’une voix éteinte. – Mère !... mère !...

MARFA. – Ah !... il revient à lui !... (Regardant au fond.) Nadia ! Nadia ! (À ce moment Nadia qui a rempli la gourde se relève, mais aussitôt le sergent tartare reparaît et se précipite vers elle.)

LE SERGENT. – À moi, la belle fille !...

NADIA. – Laissez-moi.

LE SERGENT. – Non !... tu viendras de gré ou de force !... (Il veut l’entraîner.)

NADIA. – Laissez-moi !... Laissez-moi !

MARFA, apercevant Nadia. – Le misérable... Nadia !... (Elle court à Nadia.)

LE SERGENT. – Arrière !... (Il repousse Marfa, saisit Nadia dans ses bras et va l’enlever.)

NADIA, poussant un cri. – À moi, pitié !... à moi !

STROGOFF. – Nadia !... (Il se redresse, se lève ; puis, par un mouvement irrésistible, il se jette sur un des fusils déposés près de l’arbre, il l’arme, il ajuste le sergent et fait feu. Le sergent tombe mort.)

MARFA et NADIA. – Oh ! (Toutes deux, après être restées stupéfaites un instant, redescendent en courant auprès de Strogoff.)

STROGOFF. – Que Dieu et le czar me pardonnent !... Cette contrainte nouvelle était au-dessus de mes forces !

MARFA. – Ah ! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumière du ciel !

NADIA. – Frère ! Frère !... C’est donc vrai ?

STROGOFF. – Oui, oui, je te vois, ma mère !... Oui, je te vois, Nadia !...

MARFA. – Mon enfant, mon enfant !... Quelle joie, quel bonheur, quelle ivresse !... Ah !... Je comprends tes paroles maintenant : Dieu garde aux affligés d’ineffables consolations...

NADIA. – Mais comment se fait-il ?

MARFA. – Et d’où vient ce miracle ?...

STROGOFF. – Quand je croyais te regarder pour la dernière fois, ma mère, mes yeux se sont inondés de tant de pleurs, que le fer rougi n’a pu que les sécher sans brûler mon regard !... Et comme il me fallait, pour sauver notre Sibérie, traverser les lignes tartares : « Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me protège... Je suis aveugle... » et je passais !

NADIA. – Mais pourquoi ne m’avoir pas dit... à moi ?...

STROGOFF. – Parce qu’un instant d’imprudence ou d’oubli aurait pu te perdre avec moi, Nadia !...

MARFA. – Silence !... Ils reviennent.


Scène VI


Les mêmes, le capitaine, soldats.


Le capitaine, suivi des soldats, arrive par le fond. On relève le cadavre du sergent.

LE CAPITAINE. – Qui a tué cet homme ?

UN SOLDAT, montrant Strogoff. – Il n’y a ici que ce mendiant.

L’OFFICIER. – Qu’on s’empare de lui. Nous l’emmènerons au camp.

STROGOFF, à part. – M’emmener !... Et ma mission ! tout est perdu !...

NADIA. – Ne savez-vous pas que mon frère est aveugle ?...

MARFA. – Et qu’il n’a pu se servir de cette arme !

L’OFFICIER. – Aveugle ?... Nous allons bien savoir s’il l’est réellement !

MARFA, bas. – Que va-t-il faire ?

L’OFFICIER. – Tes yeux sont éteints, as-tu dit.

STROGOFF. – Oui.

L’OFFICIER. – Eh bien ! je veux te voir marcher sans guide, sans appui !... Éloignez ces deux femmes, et toi, marche ! (Il tire son épée.)

STROGOFF. – De quel côté ?

L’OFFICIER, tendant son épée en face de la poitrine de Strogoff. – Droit devant toi.

NADIA. – Mon Dieu !

MARFA, pousse un cri en fermant la bouche. – Ah !...

STROGOFF, marchant sur l’épée, et s’arrêtant au moment où la pointe lui entre dans la poitrine. – Ah !... vous m’avez blessé !

MARFA, s’élançant vers lui. – Michel, mon pauvre enfant !...

NADIA. – Frère !

MARFA, à l’officier. – Vous êtes un assassin !

L’OFFICIER. – Alors, c’est une de ces femmes qui a tué ce soldat !

MARFA. – C’est moi !

STROGOFF, à Marfa. – Non, ma mère ! Je ne veux pas... je ne veux pas...

MARFA, à part, à Strogoff. – Pour sauver notre Sibérie, il faut que tu sois libre !... Je te défends de parler !

L’OFFICIER. – Saisissez cette femme !... Attachez-la au pied de cet arbre, et qu’on la fusille !

STROGOFF. – Fusillée !... toi !...

NADIA. – Grâce !... pour elle !...

MARFA. – Dieu a compté mes jours !... Ils lui appartiennent !

Des soldats attachent Marfa à l’arbre ; d’autres entraînent Strogoff et Nadia.

STROGOFF. – Ma mère ! Ma mère !...


Onzième tableau – Le radeau.


Scène VII


Les mêmes, Jollivet, Blount, un batelier, plusieurs fugitifs.


Au moment où les Tartares vont fusiller Marfa, un radeau venant de la gauche apparaît sur l’Angara.

JOLLIVET. – Une femme que des Tartares veulent assassiner !... Arrière, misérables !

STROGOFF. – À moi !... mes amis !