Page:Victor Brochard - Les Sceptiques grecs.djvu/175

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que ce discours ait initié les Romains à une perversité dont jusque-là ils n’avaient pas eu l’idée, qu’avant lui, aucun Romain ne se serait avisé de réaliser des profits illégitimes, d’abuser de sa force et de dépouiller les faibles. Caton , qui traitait si doucement ses esclaves, a dû frémir d’horreur à l’idée d’une telle atrocité.

Carnéade n’a rien appris aux Romains, ou il ne leur a appris qu’une chose : c’est que des manières d’agir qui leur étaient familières et leur semblaient naturelles étaient fort répréhen- sibles. Aussi voyons-nous qu’il a choisi les exemples les plus capables de faire impression sur ses auditeurs, ceux qu’ils pou- vaient le mieux comprendre. On a reproché à ses cas de con- science d’être un peu épais; mais il fallait bien se mettre à la portée de son public. Il en avait d’autres pour d’autres occasions, et M. Martha en cite un tout k fait eiquis^^^.

Si le philosophe n’avait prononcé ses discours, comme le suppose si ingénieusement et si spirituellement M. Martha, que pour amener un argument ad hominem, et trouver moyen , sous le couvert d’une thèse générale, de dire leur fait aux Romains, et de leur laisser entendre agréablement qu’ils étaient les plus

��(’) Voici le cas de consdence où M. Martha, avec toute raison, selon nous, voit une preuve de la délicatesse morale de Carnéade : «Si tu savais qu^il y eût en quelque endroit un seipent caché, et qu*on homme qui n’en saurait rieu, et à k mort duquel tu gagerais, fût sur le point de s’asseoir dessus, tu ferais mal de oe pas Ten empêcher. Cependant tu aurais pu impunément ne pas Tavertir; qui Vêc- coserait?» (Cic, De Fin., II, xviii, 69.) Répondant à M. Martha, qui signale ce passage dans son rapport, M. Thamin écrit : cr Dans le passage cité par M. Martha , la donnée seule est du philosophe dont il s’est constitué le patron ; la forme et la délicatesse morale qu’elle exprime sont de Cicéron, qui, en interprétant l’argument du sceptique, le retourne contre lui.» Mais d’ahord, il n’y a rien dans le late de Cicéron qui permette de supposer que Carnéade n*a pas interprété le cas de conscience comme le fait Cicéron; c’est très arbitrairement que M. Thamin lui retire ce mérite. Mais fut-il vrai que Carnéade n’a pas en celte délicatesse d’interprétation , il serait toujours le premier qui ait eu l’idée d’un cas de oonsdenoe où «il s*agil d*un scrupule tout intérieur, dérobé à la connaissance des hommes», et par là ce cas de conscience demeurerait fort supérieur à tous les autres; il y aurait, dans la seule donnée, une finesse psychologique, et même une délicatesse morale dont il ne serait que juste de faire Iwnneur à Carnéade.