Page:Vigny - Journal d’un poète, éd. Ratisbonne, 1867.djvu/112

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

tère qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux lorsqu’un enfant nous atteste ce qu’il a vu. — C’est d’après cette pensée que, dans la nuit du 29 au 30 juin, je me laissai aller au besoin de dire au public, comme à un ami, ce que je venais de faire pour lui[1]. — J’étais encore tout ému de l’enthousiasme fiévreux du travail et je ne pouvais m’empêcher de dépasser la barrière du dernier mot du drame. Le moule était plein et il me restait encore de la matière à employer.

À présent, au moment de l’imprimer et relisant à froid ces pages, j’ai été tenté de les brûler comme j’ai fait souvent de beaucoup de mes œuvres. Je pensai que cet enivrement paraîtrait sans doute ridicule, présenté à des lecteurs distraits ; mais aussi je songeai à ceux qui se pénètrent plus profondément des émotions qui naissent d’une œuvre sérieuse, et il me sembla que je leur devais un compte fidèle du travail que je venais de faire, et qu’il fallait les faire remonter jusqu’à la source même des idées dont ils avaient suivi le cours.

C’est pour cela que, m’attendant bien à paraître extraordinaire, j’ai voulu passer par-dessus ce qu’il y a de puéril ou d’exagéré dans l’inspiration aux yeux des gens froids.


  1. Allusion à la Préface de Chatterton. L,. R.