Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/123

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Chacune de nos blanches inconstantes avait choisi le velours, ce soir-là.

La touchante Antonie, aux yeux de violettes, était en noir, sans une dentelle. Mais la ligne de velours de sa robe n’étant pas ourlée, ses épaules et son col, en véritable carrare, tranchaient durement sur l’étoffe.

Elle portait un mince anneau d’or à son petit doigt et trois bluets de saphirs resplendissaient dans ses cheveux châtains, lesquels tombaient, fort au-dessous de sa taille, en deux nattes calamistrées.

Au moral, un personnage auguste lui ayant demandé, un soir, si elle était « honnête » ?

« Oui, Monseigneur, avait répondu Antonie, honnête en France, n’étant plus que le synonyme de poli. »

Clio la Cendrée, une exquise blonde aux yeux noirs, — la déesse de l’Impertinence ! — (une jeune désenchantée que le prince Solt… avait baptisée, à la russe, en lui versant de la mousse de Rœderer sur les cheveux), — était en robe de velours vert, bien moulée, et une rivière de rubis lui couvrait la poitrine.

On citait cette jeune créole de vingt ans comme le modèle de toutes les vertus répréhensibles. Elle eût enivré les plus austères philosophes de la Grèce et les plus profonds métaphysiciens de l’Allemagne. Des dandies sans nombre s’en étaient épris jusqu’au coup d’épée, jusqu’à la lettre de change, jusqu’au bouquet de violettes.

Elle revenait de Bade, ayant laissé quatre ou cinq mille louis sur le tapis, en riant comme une enfant.