Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/240

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causerons d’autrefois en déjeunant. Tu arrives de Bretagne ?

— D’hier seulement, me répondit-il.

Je passai une robe de chambre, je versai du madère, et, une fois assis :

— Raoul, continuai-je, tu as l’air préoccupé ; tu as l’air songeur… Est-ce que c’est d’habitude ?

— Non, c’est un regain d’émotion.

— D’émotion ? — Tu as perdu à la Bourse ?

Il secoua la tête.

— As-tu entendu parler des duels à mort ? me demanda-t-il très simplement.

La demande me surprit, je l’avoue : elle était brusque.

— Plaisante question ! — répondis-je, pour faire du dialogue.

Et je le regardai.

En me rappelant ses goûts littéraires, je crus qu’il venait me soumettre le dénouement d’une pièce conçue par lui dans le silence de la province.

— Si j’en ai entendu parler ! Mais c’est mon métier d’auteur dramatique d’ourdir, de régler et de dénouer les affaires de ce genre ! — Les rencontres, même, sont ma partie et l’on veut bien m’accorder que j’y excelle. Tu ne lis donc jamais les gazettes du lundi ?

— Eh bien, me dit-il, il s’agit, tout justement, de quelque chose comme cela.

Je l’examinai. Raoul semblait pensif, distrait. Il avait le regard et la voix tranquilles, ordinaires. Il