Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/248

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur le front. Il continua d’un ton extraordinaire et les yeux fixés dans le vague :

— C’était… comme un rêve, enfin ! — Je le regardais. Lui ne me voyait plus : il expirait. Et si simple ! si digne ! Pas une plainte. Sobre, enfin. J’étais empoigné, là. Et deux grosses larmes me roulèrent dans les yeux ! Deux vraies, celles-là ! Oui, messieurs, deux larmes… Je voudrais que Frédérick les eût vues. Il les aurait comprises, lui ! — Je bégayai un adieu à mon pauvre ami Raoul et nous l’étendîmes à terre.

Roide, sans fausse position, — pas de pose ! — vrai, comme toujours, il était là ! Le sang sur l’habit ! Les manchettes rouges ! Le front déjà très blanc ! Les yeux fermés. J’étais sans autre pensée que celle-ci : je le trouvais sublime. Oui, messieurs, sublime ! c’est le mot !… Oh ! — tenez ! — il me semble… que je le vois encore ! Je ne me possédais plus d’admiration ! Je perdais la tête ! Je ne savais plus de quoi il était question !!! Je confondais ! — J’applaudissais ! Je… je voulais le rappeler…

Ici D*** qui s’était emporté jusqu’à crier, s’arrêta court, brusquement : puis, sans transition, d’une voix très calme et avec un sourire triste, il ajouta :

— Hélas ! oui ! — j’aurais voulu le rappeler… à la vie.

(Un murmure approbateur accueillit ce mot heureux.)

— Prosper m’entraîna.

(Ici D*** se dressa, les yeux fixes ; il semblait réelle-