Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/317

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils :
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.

Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.

Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.

Le danger la revêt d’un rayon familier :
Même dans son étreinte oublieusement tendre,
Ses crimes, évoqués, sont tels qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.

Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.

Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers :

« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
» Des vivants, — leurs amours sous les pâles flambeaux
» Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,
» Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.

» J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser ;
» Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,