Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/318

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» Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
» Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.

» Je suis donc insensible et faite de silence
» Et je n’ai pas vécu ; mes jours sont froids et vains ;
» Les Cieux m’ont refusé les battements divins !
» On a faussé pour moi les poids de la balance.

» Je sens que c’est mon sort même dans le trépas :
» Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
» Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
» Moi, je reposerai, ne les comprenant pas. »

Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
À dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent du remords battait de ses rafales

Et pendant que la mer déserte se gonflait :
— « Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
» Et les sons de cristal de vos phrases polies
» Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.

» Rieuse et respirant une touffe de roses
» Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
» Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
» Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses ?

» J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
» Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
» Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,
» Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil. »

Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
— « Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
» J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?