Page:Villiers de L'Isle-Adam - L’Ève future, 1909.djvu/19

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jusqu’à des approximations infinitésimales. Et le tout à l’éternel insu de l’interlocuteur.

Ayant prouvé de quel ingénieux bon sens il est doué, le grand électricien pense avoir conquis le droit de plaisanter, fût-ce vis-à-vis de lui-même, en ses privées méditations. Là, comme on aiguise un couteau sur une pierre, il affile son esprit scientifique sur de durs sarcasmes dont les étincelles pleuvent jusque sur ses propres découvertes. Bref, il feint de tirer sur ses troupes ; mais ce n’est le plus souvent qu’à poudre et pour les aguerrir.

Donc, victime volontaire des charmes de cette pénétrante soirée, Edison, se sentant en humeur de récréation, savourait paisiblement l’excellente fumée de son havane sans se refuser à la poésie de l’heure et de la solitude, de cette chère solitude que le propre des sots est de redouter.

Comme un simple mortel, il s’abandonnait même, par délassement, à toutes sortes de réflexions fantaisistes et bizarres.


III


Les Lamentations d’Edison


« Toute tristesse n’est qu’un amoindrissement de soi. »
Spinosa.


Il se parlait à voix basse :

― Comme j’arrive tard dans l’Humanité ! murmurait-il. Que ne suis-je l’un des premiers-nés de notre espèce !… Bon nombre de grandes paroles