Page:Villiers de L'Isle-Adam - L’Ève future, 1909.djvu/60

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pouvait être de la stupeur. Mais il ne risqua aucune parole d’interruption.

― En effet, continua le jeune lord, les lignes de sa beauté divine semblaient lui être étrangères ; ses paroles paraissaient dépaysées et gênées dans sa voix. Son être intime s’accusait comme en contradiction avec sa forme. On eût dit que non seulement son genre de personnalité était privé de ce que les philosophes appellent, je crois, le médiateur plastique, mais qu’elle était enfermée, par une sorte de châtiment occulte, dans le démenti perpétuel de son corps idéal. Le phénomène, de temps à autre (et, tout à l’heure, j’essaierai de vous en donner la sensation par une analyse de faits) était si apparent, à tout instant, que j’en venais à le trouver… je dirai presque incontestable. Oui, parfois, il m’arrivait d’imaginer, très sérieusement, que, dans les limbes du Devenir, cette femme s’était égarée en ce corps, ― et qu’il ne lui appartenait pas.

― C’est une supposition bien excessive, répondit Edison ; cependant, presque toutes les femmes, ― pendant qu’elles sont belles, ce qui leur passe vite ― évoquent des sensations analogues, surtout chez ceux qui aiment pour la première fois.

― Pour peu que vous veuilliez attendre, dit lord Ewald, vous allez reconnaître que la chose était ici plus compliquée et que miss Alicia Clary pouvait prendre, à mes yeux, les insolites proportions sinon d’une absolue nouveauté humaine, du moins du type le plus sombre (c’est l’expression, je crois), de ces inquiétantes anomalies. ― Maintenant, la durée de la beauté la plus radieuse, ne