Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/456

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Premièrement, le dessein de conquérir toute la terre est une idée romanesque qui ne peut tomber dans la tête d’un homme de sens rassis. On fait d’abord la guerre à son voisin, pour augmenter ses États par le brigandage, on peut ensuite pousser ses conquêtes de proche en proche, quand on y trouve quelque facilité : c’est la marche de tous les conquérants[1].

Secondement, il n’est guère vraisemblable qu’un roi de la fertile Égypte soit allé perdre son temps à conquérir les contrées affreuses du Caucase, habitées par les plus robustes des hommes, aussi belliqueux que pauvres, et dont une centaine aurait pu arrêter à chaque pas les plus nombreuses armées des mous et faibles Égyptiens : c’est à peu près comme si l’on disait qu’un roi de Babylone était parti de la Mésopotamie pour aller conquérir la Suisse.

Ce sont les peuples pauvres, nourris dans des pays âpres et stériles, vivant de leur chasse, et féroces comme les animaux de leur pays, qui désertent ces pays sauvages pour aller attaquer les nations opulentes ; et ce ne sont pas ces nations opulentes qui sortent de leurs demeures agréables pour aller chercher des contrées incultes.

Les féroces habitants du Nord ont fait dans tous les temps des irruptions dans les contrées du Midi. Vous voyez que les peuples de Colchos ont subjugué trois cents ans l’Égypte, à commencer du temps de saint Louis. Vous voyez dans tous les temps connus que l’Égypte fut toujours conquise par quiconque voulut l’attaquer. Il est donc bien probable que les barbares du Caucase avaient asservi les bords du Nil ; mais il ne l’est point que Sésostris se soit emparé du Caucase.

Troisièmement, pourquoi, de tous les peuples que les prêtres égyptiens disaient avoir été vaincus par leur Sésostris, les Colchidiens avaient-ils seuls reçu la circoncision ? Il fallait passer par la Grèce ou par l’Asie Mineure pour arriver au pays de Médée. Les Grecs, grands imitateurs, auraient dû se faire circoncire les premiers. Sésostris aurait eu plus de soin de dominer dans le beau pays de la Grèce, et d’y imposer ses lois, que d’aller faire couper les prépuces des Colchidiens. Il est bien plus dans l’ordre commun des choses que ce soient les Scythes, habitants des bords du Phase et de l’Araxe, toujours affamés et toujours conquérants, qui tombèrent sur l’Asie Mineure, sur la Syrie, sur l’Égypte, et

  1. Voyez la note des éditeurs de Kehl sur Sésostris, dans l’introduction de l’Essai sur les Mœurs et l’Esprit des nations, tome XI, page 61.