Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/331

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dont le produit soudoie une petite armée de quatre mille hommes. On les arme, on les approvisionne, on leur fournit des vaisseaux de transport : tout cela aux dépens des habitants. Ils nomment un général ; mais il leur fallait l’agrément de la cour de Londres ; il leur fallait surtout des vaisseaux de guerre. Il n’y eut de perdu que le temps de demander. La cour envoie l’amiral Warren avec quatre vaisseaux protéger cette entreprise de tout un peuple.

Louisbourg est une place qui pouvait se défendre, et rendre tous ces efforts inutiles si on avait eu assez de munitions[1] ; mais c’est le sort de la plupart des établissements éloignés qu’on leur envoie rarement d’assez bonne heure ce qui leur est nécessaire. À la première nouvelle des préparatifs contre la colonie, le ministre de la marine de France[2] fait partir un vaisseau de soixante-quatre canons, chargé de tout ce qui manquait à Louisbourg. Le vaisseau arrive pour être pris à l’entrée du port par les Anglais. Le commandant de la place, après une vigoureuse défense de cinquante jours, fut obligé de se rendre. Les Anglais lui tirent les conditions : ce fut d’emmener eux-mêmes en France la garnison et tous les habitants, au nombre de deux mille. On fut étonné à Brest de recevoir, quelques mois après, une colonie entière de Français, que des vaisseaux anglais laissèrent sur le rivage.

La prise de Louisbourg fut encore fatale à la compagnie française des Indes ; elle avait pris à ferme le commerce des pelleteries du Canada, et ses vaisseaux, au retour des Grandes-Indes, venaient souvent mouiller à Louisbourg. Deux gros vaisseaux de la compagnie y abordent immédiatement après sa prise, et se livrent eux-mêmes. Ce ne fut pas tout ; une fatalité non moins singulière enrichit encore les nouveaux possesseurs du cap Breton. Un gros bâtiment espagnol, nommé l’Espérance[3], qui avait échappé à des armateurs, croyait trouver sa sûreté dans le port de Louisbourg, comme les autres ; il y trouva sa perte comme eux. La charge de ces trois navires, qui vinrent ainsi se rendre eux-mêmes du fond de l’Asie et de l’Amérique, allait à vingt-cinq millions de livres. Si dès longtemps ou a appelé la

  1. Depuis 1720, on avait dépensé trente millions pour la fortifier. Mais la reddition de la ville n’eut pas pour cause le défaut de munitions. C’est aux malversations des administrateurs de la colonie qu’il faut l’attribuer. On ne payait pas les soldats, les soldats refusèrent de servir. (G. A.)
  2. Le ministre de la marine était de Maurepas, qui avait succédé à son père dans ce service, et s’était trouvé ministre à quinze ans ! (G. A.)
  3. Voyez page 319.