Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/135

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assis sur le trône de nos rois ; tantôt c’est saint Michel qui apparaît à Jeanne d’Arc.

Je ne crois pas même les témoins oculaires, quand ils me disent des choses que le sens commun désavoue. Le sire de Joinville, ou plutôt celui qui a traduit son histoire gauloise en ancien français, a beau m’assurer que les émirs d’Égypte, après avoir assassiné leur Soudan, offrirent la couronne à saint Louis leur prisonnier[1] : j’aimerais autant qu’on me dît que nous avons offert la couronne de France à un Turc. Quelle apparence que des mahométans aient pensé à faire leur souverain d’un homme qu’ils ne pouvaient regarder que comme un chef de barbares, qu’ils avaient pris dans une bataille, qui ne connaissait ni leurs lois ni leur langue, qui était l’ennemi capital de leur religion.

Je n’ai pas plus de foi au sire de Joinville, quand il me fait ce conte, que quand il me dit que le Nil se déborde à la Saint-Remi, au commencement d’octobre. Je révoquerai aussi hardiment en doute l’histoire du Vieux de la Montagne[2], qui, sur le bruit de la croisade de saint Louis, dépêche deux assassins à Paris pour le tuer, et, sur le bruit de sa vertu, fait partir le lendemain deux courriers pour contremander les autres. Ce trait a trop l’air d’un conte arabe.

Je dirai hardiment à Mézerai, au P. Daniel, et à tous les historiens, que je ne crois point qu’un orage de pluie et de grêle ait fait rentrer Édouard III en lui-même, et ait procuré la paix à Philippe de Valois. Les conquérants ne sont pas si dévots, et ne font point la paix pour de la pluie.

Rien n’est assurément plus vraisemblable que les crimes ; mais il faut du moins qu’ils soient constatés. Vous voyez chez Mézerai plus de soixante princes à qui on a donné le boucon ; mais il le dit sans preuve, et un bruit populaire ne doit se rapporter que comme un bruit.

Je ne croirai pas même Tite-Live, quand il me dit que le médecin de Pyrrhus offrit aux Romains d’empoisonner son maître moyennant une récompense. À peine les Romains avaient-ils alors de l’argent monnayé, et Pyrrhus avait de quoi acheter la république si elle avait voulu se vendre ; la place de premier médecin de Pyrrhus était plus lucrative probablement que celle de consul. Je n’ajouterai foi à un tel conte que quand on me prouvera que

  1. Voyez tome XI, page 471.
  2. Sur le Vieux de la Montagne, voyez Assassin, Assassinat, dans le Dictionnaire philosophique.