Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/14

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de Toul, ayant été suborné pour le même dessein, expira par le même supplice. Enfin il n’y eut pas jusqu’à un chartreux nommé Ouin, qui ne fût atteint de la même fureur. Le roi, fatigué de ces attentats et de ces supplices, s’était contenté de le faire enfermer comme un insensé, et n’avait pas voulu qu’un chartreux fût exécuté comme un parricide.

Comment, après tant de preuves funestes des sentiments horribles qui régnaient alors dans les ordres religieux, pouvait-il en admettre un qui était généralement plus soupçonné que les autres ? Il espérait se l’attacher par des bienfaits. Si le roi avait quelquefois parlé en père au parlement, le parlement dans cette circonstance lui parla en fils qui craignait pour les jours d’un père. Il joignait à ce sentiment une grande aversion pour les jésuites. Le premier président de Harlai, animé par ces deux motifs, prononça au Louvre[1] des remontrances si pathétiques et si fortes que le roi en parut ébranlé ; il remercia le parlement, mais il ne changea point d’avis. « Il ne faut plus reprocher, dit-il, la Ligue aux jésuites ; c’était l’injure du temps. Ils croyaient bien faire, et ont été trompés comme plusieurs autres ; je veux croire que ç’a été avec moindre malice que les autres, et m’assure que la même conscience, jointe à la grâce que je leur fais, les rendra autant, voire même plus affectionnés à mon service qu’à la Ligue. L’on dit que le roi d’Espagne s’en sert, je dis que je m’en veux servir, et que la France ne doit pas être de pire condition que l’Espagne. Puisque tout le monde les juge utiles, je les tiens nécessaires à mon État ; et s’ils y ont été par tolérance, je veux qu’ils y soient par arrêt. Dieu m’a réservé la gloire de les y rétablir ; ils sont nés en mon royaume et sous mon obéissance : je ne veux pas entrer en ombrage de mes naturels sujets, et si l’on craint qu’ils communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. Laissez-moi conduire cette affaire, j’en ai manié d’autres bien plus difficiles ; et ne pensez plus qu’à faire ce que je dis et ordonne. »

Le parlement vérifia enfin avec regret[2] les lettres patentes ; il y mit des restrictions nécessaires que le crédit des jésuites fit ensuite supprimer.




  1. 21 décembre 1603. (Note de Voltaire.)
  2. 2 janvier 1004. (Id.)