Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/158

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nature forme si rarement, avec toutes les qualités nécessaires pour commander aux hommes. Sa taille avantageuse et son grand air lui faisaient des partisans dès qu’il se montrait. Son éloquence, à qui sa bonne mine donnait de la force, était d’autant plus persuasive qu'elle était sans art ; son génie formait[1] de ces entreprises que le vulgaire croit téméraires, et qui ne sont que hardies aux yeux des grands hommes ; son courage infatigable les faisait réussir. Il était intrépide avec prudence, d’un naturel doux dans un siècle féroce, vertueux enfin, à ce que l’on dit, autant qu’un chef de parti peut l’être.

Gustave Vasa avait été otage de Christiern, et retenu prisonnier contre le droit des gens. Échappé de sa prison, il avait erré, déguisé en paysan, dans les montagnes et dans les bois de la Dalécarlie. Là, il s’était vu réduit à la nécessité de travailler aux mines de cuivre, pour vivre et pour se cacher. Enseveli dans ces souterrains, il osa songer à détrôner le tyran. Il se découvrit aux paysans ; il leur parut un homme d’une nature supérieure, pour qui les hommes ordinaires croient sentir une soumission naturelle. Il fit en peu de temps de ces sauvages des soldats aguerris. Il attaqua Christiern et l’archevêque, les vainquit souvent, les chassa tous deux de la Suède, et fut élu avec justice, par les états, roi du pays dont il était le libérateur.

À peine affermi sur le trône, il tenta une entreprise plus difficile que des conquêtes. Les véritables tyrans de l’État étaient les évêques, qui, ayant presque toutes les richesses de la Suède, s’en servaient pour opprimer les sujets et pour faire la guerre aux rois. Cette puissance était d’autant plus terrible que l’ignorance des peuples l’avait rendue sacrée. Il punit la religion catholique des attentats de ses ministres. En moins de deux ans, il rendit la Suède luthérienne, par la supériorité de sa politique plus encore que par autorité. Ayant ainsi conquis ce royaume, comme il le disait, sur les Danois et sur le clergé, il régna heureux et absolu jusqu’à l’âge de soixante et dix ans, et mourut plein de gloire, laissant sur le trône sa famille et sa religion.

L’un de ses descendants fut ce Gustave-Adolphe, qu’on nomme le grand Gustave. Ce roi conquit l’Ingrie, la Livonie, Brême, Verden, Vismar, la Poméranie, sans compter plus de cent places en Allemagne, rendues par la Suède après sa mort. Il ébranla le trône de Ferdinand II. Il protégea les luthériens en Allemagne, secondé en cela par les intrigues de Rome même, qui craignait

  1. Variante : « Forgeait. »