Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/192

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vail de ses mains appartiennent, et qui peuvent le vendre et l’égorger avec le bétail de la terre. Tout ce qui est gentilhomme ne dépend que de soi. Il faut, pour le juger dans une affaire criminelle, une assemblée entière de la nation : il ne peut être arrêté qu’après avoir été condamné ; ainsi il n’est presque jamais puni. Il y en a beaucoup de pauvres ; ceux-là se mettent au service des plus puissants, en reçoivent un salaire, font les fonctions les plus basses. Ils aiment mieux servir leurs égaux que de s’enrichir par le commerce ; et, en pansant les chevaux de leurs maîtres, ils se donnent le titre d’électeurs des rois et de destructeurs des tyrans[1].

Qui verrait un roi de Pologne dans la pompe de sa majesté royale le croirait le prince le plus absolu de l’Europe ; c’est cependant celui qui l’est le moins. Les Polonais font réellement avec lui ce contrat qu’on suppose chez d’autres nations entre le souverain et les sujets. Le roi de Pologne, à son sacre même, et en jurant les pacta conventa, dispense ses sujets du serment d’obéissance en cas qu’il viole les lois de la république.

Il nomme à toutes les charges, et confère tous les honneurs. Rien n’est héréditaire en Pologne que les terres et le rang de noble. Le fils d’un palatin et celui du roi n’ont nul droit aux dignités de leur père ; mais il y a cette grande différence entre le roi et la république, qu’il ne peut ôter aucune charge après l’avoir donnée, et que la république a le droit de lui ôter la couronne s’il transgressait les lois de l’État.

La noblesse, jalouse de sa liberté, vend souvent ses suffrages et rarement ses affections. À peine ont-ils élu un roi, qu’ils craignent son ambition, et lui opposent leurs cabales. Les grands qu’il a faits, et qu’il ne peut défaire, deviennent souvent ses ennemis, au lieu de rester ses créatures. Ceux qui sont attachés à la cour sont l’objet de la haine du reste de la noblesse : ce qui forme toujours deux partis ; division inévitable, et même nécessaire, dans des pays où l’on veut avoir des rois et conserver sa liberté.

Ce qui concerne la nation est réglé dans les états généraux qu’on appelle diètes. Ces états sont composés du corps du sénat

  1. Au lieu des deux dernières lignes on lisait d’abord : « L’esclavage de la plus grande partie de la nation, et l’orgueil et l’oisiveté de l’autre, font que les arts sont ignorés dans ce pays, d’ailleurs fertile, arrosé des plus beaux fleuves de l’Europe, et dans lequel il serait très-aisé de joindre par des canaux l’Océan septentrional et la mer Noire, et d’embrasser le commerce de l’Europe et de l’Asie. Le peu d’ouvriers et de marchands qu’on voit en Pologne sont des étrangers, des Écossais, des Français, des Juifs, qui achètent à vil prix les denrées du pays, et vendent chèrement aux nobles de quoi satisfaire leur luxe. »