Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/208

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également heureuses. Il était comme présent dans toute la Pologne, car son grand-maréchal Rehnsköld était au cœur de cet État avec un grand corps d’armée. Près de trente mille Suédois sous divers généraux, répandus au nord et à l’orient sur les frontières de la Moscovie, arrêtaient les efforts de tout l’empire des Russes, et Charles était à l’occident, à l’autre bout de la Pologne, à la tête de l’élite de ses troupes.

Le roi de Danemark, lié par le traité de Travendal, que son impuissance l’empêchait de rompre, demeurait dans le silence[1]. Ce monarque, plein de prudence, n’osait faire éclater son dépit de voir le roi de Suède si près de ses États. Plus loin, en tirant vers le sud-ouest, entre les fleuves de l’Elbe et du Véser, le duché de Brome, dernier territoire des anciennes conquêtes de la Suède, rempli de fortes garnisons, ouvrait encore à ce conquérant les portes de la Saxe et de l’empire. Ainsi, depuis l’Océan germanique jusque assez près de l’embouchure du Borysthène, ce qui fait la largeur de l’Europe, et jusqu’aux portes de Moscou, tout était dans la consternation et dans l’attente d’une révolution entière. Ses vaisseaux, maîtres de la mer Baltique, étaient employés à transporter dans son pays les prisonniers faits en Pologne. La Suède, tranquille au milieu de ces grands mouvements, goûtait une paix profonde, et jouissait de la gloire de son roi, sans en porter le poids, puisque ses troupes victorieuses étaient payées et entretenues aux dépens des vaincus.

Dans ce silence général du Nord devant les armes de Charles XII, la ville de Dantzick osa lui déplaire. Quatorze frégates et quarante vaisseaux de transport amenaient au roi un renfort de six mille hommes, avec du canon et des munitions pour achever le siége de Thorn. Il fallait que ce secours remontât la Vistule. À l’embouchure de ce fleuve est Dantzick, ville riche et libre, qui jouit en Pologne, avec Thorn et Elbing, des mêmes priviléges que les villes impériales ont dans l’Allemagne. Sa liberté a été attaquée tour à tour par les Danois, la Suède, et quelques princes allemands ; et elle ne l’a conservée que par la jalousie qu’ont ces puissances les unes des autres. Le comte de Steinbock, un des généraux suédois, assembla le magistrat de la part du roi, demanda le passage pour les troupes, et quelques munitions. Le magistrat, par une imprudence ordinaire à ceux qui traitent avec plus fort qu’eux, n’osa ni le refuser ni lui accorder nettement ses demandes. Le général Steinbock se fit donner de force plus qu’il n’avait demandé :

  1. Il y avait encore ici une erreur relative à la Prusse, que Voltaire a supprimée.