Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/405

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férends, une ambassade à trois cents lieues de Pékin, sur les limites des deux empires, nous traitâmes d’abord cet événement de fable.

Ce qui est compris aujourd’hui sous le nom de Russie, ou des Russies, est plus vaste que tout le reste de l’Europe, et que ne le fut jamais l’empire romain, ni celui de Darius conquis par Alexandre : car il contient plus de onze cent mille de lieues carrées. L’empire romain et celui d’Alexandre n’en contenaient chacun qu’environ cinq cent cinquante mille, et il n’y a pas un royaume en Europe qui soit la douzième partie de l’empire romain. Pour rendre la Russie aussi peuplée, aussi abondante, aussi couverte de villes que nos pays méridionaux, il faudra encore des siècles et des czars tels que Pierre le Grand.

Un ambassadeur anglais qui résidait, en 1733, à Pétersbourg, et qui avait été à Madrid, dit, dans sa relation manuscrite, que dans l’Espagne, qui est le royaume de l’Europe le moins peuplé, on peut compter quarante personnes par chaque mille carré, et que dans la Russie on n’en peut compter que cinq ; nous verrons au chapitre second si ce ministre ne s’est pas abusé, Il est dit dans la Dîme, faussement attribuée au maréchal de Vauban[1], qu’en France chaque mille carré contient à peu près deux cents habitants l’un portant l’autre. Ces évaluations ne sont jamais exactes, mais elles servent à montrer l’énorme différence de la population d’un pays à celle d’un autre.

Je remarquerai ici que de Pétersbourg à Pékin on trouverait à peine une grande montagne dans la route que les caravanes pourraient prendre par la Tartarie indépendante, en passant par les plaines des Calmoucks et par le grand désert de Gobi ; et il est à remarquer que d’Archangel à Pétersbourg, et de Pétersbourg aux extrémités de la France septentrionale, en passant par Dantzick, Hambourg, Amsterdam, on ne voit pas seulement une colline un peu haute. Cette observation peut faire douter de la vérité du système dans lequel on veut que les montagnes n’aient été formées que par le roulement des flots de la mer, en supposant que tout ce qui est terre aujourd’hui a été mer très-longtemps. Mais comment les flots, qui dans cette supposition ont formé les Alpes, les Pyrénées, et le Taurus, n’auraient-ils pas formé aussi quelque coteau élevé de la Normandie à la Chine dans un espace tortueux de trois mille lieues ? La géographie ainsi considérée pourrait prêter des lumières à la physique, ou du moins donner des doutes.

  1. Nous avons déjà dit (tome XIV, page 141, note 2) que la Dîme royale est bien de Vauban.