Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/434

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Le patriarche Nicon, que les moines regardent comme un saint, et qui siégeait du temps d’Alexis, père de Pierre le Grand, voulut élever sa chaire au-dessus du trône ; non-seulement il usurpait le droit de s’asseoir dans le sénat à côté du czar, mais il prétendait qu’on ne pouvait faire ni la guerre ni la paix sans son consentement. Son autorité, soutenue par ses richesses et par ses intrigues, par le clergé et par le peuple, tenait son maître dans une espèce de sujétion. Il osa excommunier quelques sénateurs qui s’opposèrent à ses excès, et enfin Alexis, qui ne se sentait pas assez puissant pour le déposer par sa seule autorité, fut obligé de convoquer un synode de tous les évêques. On l’accusa d’avoir reçu de l’argent des Polonais ; on le déposa ; on le confina pour le reste de ses jours dans un cloître, et les prélats élurent un autre patriarche.

Il y eut toujours, depuis la naissance du christianisme en Russie, quelques sectes, ainsi que dans les autres États : car les sectes sont souvent le fruit de l’ignorance, aussi bien que de la science prétendue. Mais la Russie est le seul grand État chrétien où la religion n’ait pas excité de guerres civiles, quoiqu’elle ait produit quelques tumultes.

La secte de ces raskolnikis, composée aujourd’hui d’environ deux mille mâles, et de laquelle il est fait mention dans le dénombrement[1], est la plus ancienne ; elle s’établit, dès le xiie siècle, par des zélés qui avaient quelque connaissance du Nouveau Testament ; ils eurent et ont encore la prétention de tous les sectaires, celle de le suivre à la lettre, accusant tous les autres chrétiens de relâchement, ne voulant point souffrir qu’un prêtre qui a bu de l’eau-de-vie confère le baptême, assurant avec Jésus-Christ qu’il n’y a ni premier ni dernier parmi les fidèles, et surtout qu’un fidèle peut se tuer pour l’amour de son Sauveur. C’est, selon eux, un très-grand péché de dire alleluia trois fois ; il ne faut le dire que deux, et ne donner jamais la bénédiction qu’avec trois doigts. Nulle société d’ailleurs n’est ni plus réglée ni plus sévère dans ses mœurs : ils vivent comme les quakers[2], mais ils n’admettent point comme eux les autres chrétiens dans leurs assemblées ; c’est ce qui fait que les autres leur ont imputé toutes les abominations dont les païens accusèrent les premiers Galiléens, dont ceux-ci chargèrent les gnostiques, dont les catholiques ont chargé les protestants. On leur a souvent imputé d’égorger un enfant, de

  1. Page 417.
  2. Sur les quakers, voyez tome XII, pages 419-420.