Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/455

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Son génie, qui le portait à de plus grandes choses, lui fit quitter la maison paternelle dès l’âge de quatorze ans ; il servit quatre mois en qualité de cadet dans la citadelle de Marseille ; de là il passa en Hollande, servit quelque temps volontaire, et fut blessé au siége de Grave sur la Meuse, ville assez forte, que le prince d’Orange, depuis roi d’Angleterre, reprit sur Louis XIV en 1674. Cherchant ensuite son avancement partout où l’espérance le guidait, il s’embarqua, en 1675, avec un colonel allemand nommé Verstin, qui s’était fait donner par le czar Alexis, père de Pierre, une commission de lever quelques soldats dans les Pays-Bas, et de les amener au port d’Archangel. Mais quand on y arriva après avoir essuyé tous les périls de la mer, le czar Alexis n’était plus ; le gouvernement avait changé ; la Russie était troublée ; le gouverneur d’Archangel laissa longtemps Verstin, Le Fort et toute sa troupe dans la plus grande misère, et les menaça de les envoyer au fond de la Sibérie : chacun se sauva comme il put. Le Fort, manquant de tout, alla à Moscou, et se présenta au résident de Danemark, nommé de Horn, qui le fit son secrétaire ; il y apprit la langue russe ; quelque temps après il trouva le moyen d’être présenté au czar Pierre, L’aîné Ivan n’était pas ce qu’il lui fallait ; Pierre le goûta, et lui donna d’abord une compagnie d’infanterie. À peine Le Fort avait-il servi ; il n’était point savant ; il n’avait étudié à fond aucun art, mais il avait beaucoup vu avec le talent de bien voir ; sa conformité avec le czar était de devoir tout à son génie : il savait d’ailleurs le hollandais et l’allemand, que Pierre apprenait comme les langues de deux nations qui pouvaient être utiles à ses desseins. Tout le rendit agréable à Pierre, il s’attacha à lui ; les plaisirs commencèrent la faveur, et les talents la confirmèrent : il fut confident du plus dangereux dessein que pût former un czar, celui de se mettre en état de casser un jour sans péril la milice séditieuse et barbare des strélitz. Il en avait coûté la vie au grand sultan ou padisha Osman[1] pour avoir voulu réformer les janissaires. Pierre, tout jeune qu’il était, s’y prit avec plus d’adresse qu’Osman. Il forma d’abord, dans sa maison de campagne Préobazinski, une compagnie de cinquante de ses plus jeunes domestiques : quelques enfants de boïards furent choisis pour en être officiers ; mais, pour apprendre à ces boïards une subordination qu’ils ne connaissaient pas, il les fit passer par tous les grades, et lui-même en donna l’exemple, servant d’abord comme tambour, ensuite soldat, sergent, et lieutenant dans la com-

  1. Voyez tome XIII, page 137.