Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/467

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sorte de magnificence : c’est le même qui fut pris à la journée de Narva, et qui est mort en Suède.

Pierre méprisait tout ce faste ; il eût été à désirer qu’il eût également méprisé ces plaisirs de table dans lesquels l’Allemagne mettait alors sa gloire[1]. Ce fut dans un de ces repas, trop à la mode alors, aussi dangereux pour la santé que pour les mœurs, qu’il tira l’épée contre son favori Le Fort ; mais il témoigna autant de regret de cet emportement passager qu’Alexandre en eut du meurtre de Clytus. Il demanda pardon à Le Fort : il disait qu’il voulait réformer sa nation, et qu’il ne pouvait pas encore se réformer lui-même. Le général Le Fort, dans son manuscrit, loue encore plus le fond du caractère du czar qu’il ne blâme cet excès de colère[2].

L’ambassade passe par la Poméranie, par Berlin ; une partie prend sa route par Magdebourg, l’autre par Hambourg, ville que son grand commerce rendait déjà puissante, mais non pas aussi opulente et aussi sociable qu’elle l’est devenue depuis. On tourne vers Minden ; on passe la Vestphalie, et enfin on arrive par Clèves dans Amsterdam.

Le czar se rendit dans cette ville quinze jours avant l’ambassade ; il logea d’abord dans la maison de la compagnie des Indes, mais bientôt il choisit un petit logement dans les chantiers de l’amirauté. Il prit un habit de pilote et alla dans cet équipage au village de Sardam, où l’on construisait alors beaucoup plus de vaisseaux encore qu’aujourd’hui. Ce village est aussi grand, aussi peuplé, aussi riche et plus propre que beaucoup de villes opulentes. Le czar admira cette multitude d’hommes toujours occupés, l’ordre, l’exactitude des travaux, la célérité prodigieuse à construire un vaisseau et à le munir de tous ses agrès, et cette quantité incroyable de magasins et de machines qui rendent le travail plus facile et plus sûr. Le czar commença par acheter une barque à laquelle il fit de ses mains un mât brisé ; ensuite il travailla à toutes les parties de la construction d’un vaisseau, menant la même vie que les artisans de Sardam, s’habillant, se nourrissant comme eux[3], travaillant dans les forges, dans les corderies, dans ces moulins dont la quantité prodigieuse borde le village, et dans lesquels on scie le sapin et le chêne, on tire l’huile, on fabrique

  1. Mémoires manuscrits de Le Fort. (Note de Voltaire.)
  2. Dans une lettre à Schouvaloff, Voltaire le prévient qu’il mentionnera cet acte d’un barbare ; mais on voit comme il cherche à l’atténuer. (G. A.)
  3. Et s’enivrant avec eux. (G. A.)