Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/489

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quoiqu’elle n’existe plus, est cependant plus célèbre que toutes les autres, par l’aventure de l’impératrice Catherine.

Cette petite ville s’étant rendue à discrétion, les Suédois, soit par inadvertance, soit à dessein, mirent le feu aux magasins. Les Russes, irrités, détruisirent la ville et emmenèrent en captivité tout ce qu’ils trouvèrent d’habitants. Il y avait parmi eux une jeune Livonienne, élevée chez le ministre luthérien du lieu, nommé Gluk ; elle fut du nombre des captifs : c’est celle-là même qui devint depuis la souveraine de ceux qui l’avaient prise, et qui a gouverné les Russes sous le nom d’impératrice Catherine.

On avait vu auparavant des citoyennes sur le trône : rien n’était plus commun en Russie, et dans tous les royaumes de l’Asie, que les mariages des souverains avec leurs sujettes ; mais qu’une étrangère, prise dans les ruines d’une ville saccagée, soit devenue la souveraine absolue de l’empire où elle fut amenée captive, c’est ce que la fortune et le mérite n’ont fait voir que cette fois dans les annales du monde.

La suite de ce succès ne se démentit point en Ingrie ; la flotte des demi-galères russes sur le lac Ladoga contraignit celle des Suédois de se retirer à Vibourg, à une extrémité de ce grand lac : de là ils purent voir à l’autre bout le siége de la forteresse de Notebourg, que le czar fit entreprendre par le général Sheremetof. C’était une entreprise bien plus importante qu’on ne pensait ; elle pouvait donner une communication avec la mer Baltique, objet constant des desseins de Pierre.

Notebourg était une place très-forte, bâtie dans une île du lac Ladoga, et qui, dominant sur ce lac, rendait son possesseur maître du cours de la Néva qui tombe dans la mer ; elle fut battue nuit et jour depuis le 18 septembre jusqu’au 12 octobre. Enfin les Russes montèrent à l’assaut par trois brèches. La garnison suédoise était réduite à cent soldats en état de se défendre ; et, ce qui est bien étonnant, ils se défendirent, et ils obtinrent sur la brèche même une capitulation honorable ; encore le colonel Slipenbach, qui commandait dans la place, ne voulut se rendre[1] qu’à condition qu’on lui permettrait de faire venir deux officiers suédois du poste le plus voisin pour examiner les brèches, et pour rendre compte au roi son maître que quatre-vingt-trois combattants qui restaient alors, et cent cinquante-six blessés ou malades, ne s’étaient rendus à une armée entière que quand il était impossible de combattre plus longtemps et de conserver la place. Ce trait seul fait

  1. 16 octobre. (Note de Voltaire.)