Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/491

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de ses bouffons : il exigea que tout le monde y parût vêtu à l’ancienne mode. On servit un repas tel qu’on le faisait au xvie siècle[1]. Une ancienne superstition ne permettait pas qu’on allumât du feu le jour d’un mariage pendant le froid le plus rigoureux : cette coutume fut sévèrement observée le jour de la fête. Les Russes ne buvaient point de vin autrefois, mais de l’hydromel et de l’eau-de-vie ; il ne permit pas ce jour-là d’autre boisson : on se plaignait en vain ; il répondait en raillant : « Vos ancêtres en usaient ainsi, les usages anciens sont toujours les meilleurs. » Cette plaisanterie contribua beaucoup à corriger ceux qui préféraient toujours le temps passé au présent, ou du moins à décréditer leurs murmures : et il y a encore des nations qui auraient besoin d’un tel exemple.

Un établissement plus utile fut celui d’une imprimerie[2] en caractères russes et latins, dont tous les instruments avaient été tirés de Hollande, et où l’on commença dès lors à imprimer des traductions russes de quelques livres sur la morale et les arts. Fergusson établit des écoles de géométrie, d’astronomie, de navigation.

Une fondation non moins nécessaire fut celle d’un vaste hôpital, non pas de ces hôpitaux qui encouragent la fainéantise, et qui perpétuent la misère, mais tel que le czar en avait vu dans Amsterdam, où l’on fait travailler les vieillards et les enfants, et où quiconque est renfermé devient utile.

Il établit plusieurs manufactures ; et dès qu’il eut mis en mouvement tous les nouveaux arts auxquels il donnait naissance dans Moscou, il courut à Véronise, et il y fit commencer deux vaisseaux de quatre-vingts pièces de canon, avec de longues caisses exactement fermées sous les varangues, pour élever le vaisseau et le faire passer sans risque au-dessus des barres et des bancs de sable qu’on rencontre près d’Azof ; industrie à peu près semblable à celle dont on se sert en Hollande pour franchir le Pampus.

Ayant préparé ses entreprises contre les Turcs, il revole contre les Suédois[3] ; il va voir les vaisseaux qu’il faisait construire dans

  1. Tiré du journal de Pierre le Grand. (Note de Voltaire.)
  2. Dans le n° V du Bulletin du Nord, journal français imprimé à Moscou en 1828, on lit, page 38, que d’après un oukase de Pierre le Grand, du 24 février 1708, on devait transporter de Hollande en Russie une typographie slavonne ; mais l’envoi fut arrêté à Dantzick, par Charles XII, qui employa les caractères à imprimer des pamphlets qu’il faisait répandre sur les frontières de la Russie. Ce ne fut qu’en 1711 qu’on établit à Saint-Pétersbourg une presse pour l’impression des oukases. (C.)
  3. 30 mars 1703. (Note de Voltaire.)