Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/515

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l’Ukraine, le duché de Séverie, où coule la Desna, devenue célèbre par sa victoire, et où cette rivière est déjà profonde ; le pays de Bolcho, dans lequel l’Occa prend sa source ; les déserts et les montagnes qui conduisent aux Palus-Méotides : il était enfin auprès d’Azof, et là il faisait nettoyer le port, construire des vaisseaux, fortifier la citadelle de Taganrock, mettant ainsi à profit, pour l’avantage de ses États, le temps qui s’écoula entre les batailles de Desna et de Pultava.

Dès qu’il sait que cette ville est assiégée, il rassemble ses quartiers. Sa cavalerie, ses dragons, son infanterie. Cosaques, Calmoucks, s’avancent de vingt endroits ; rien ne manque à son armée, ni gros canon, ni pièces de campagne, ni munitions de toute espèce, ni vivres, ni médicaments ; c’était encore une supériorité qu’il s’était donnée sur son rival.

Le 15 juin 1709, il arrive devant Pultava avec une armée d’environ soixante mille combattants ; la rivière Vorskla était entre lui et Charles : les assiégeants au nord-ouest ; les Russes au sud-est.

Pierre remonte la rivière au-dessus de la ville, établit ses ponts, fait passer son armée[1], et tire un long retranchement, qu’on commence et qu’on achève en une seule nuit, vis-à-vis l’armée ennemie. Charles put juger alors si celui qu’il méprisait, et qu’il comptait détrôner à Moscou, entendait l’art de la guerre. Cette disposition faite, Pierre posta sa cavalerie entre deux bois, et la couvrit de plusieurs redoutes garnies d’artillerie. Toutes les mesures ainsi prises, il va reconnaître le camp des assiégeants[2] pour en former l’attaque.

Cette bataille allait décider du destin de la Russie, de la Pologne, de la Suède, et des deux monarques sur qui l’Europe avait les yeux. On ne savait, chez la plupart des nations attentives à ces grands intérêts, ni où étaient ces deux princes, ni quelle était leur situation ; mais après avoir vu partir de Saxe Charles XII victorieux, à la tête de l’armée la plus formidable, après avoir vu qu’il poursuivait partout son ennemi, on ne doutait pas qu’il ne dût l’accabler, et qu’ayant donné des lois en Danemark, en Pologne, en Allemagne, il n’allât dicter dans le Kremelin de Moscou les conditions de la paix, et faire un czar après avoir fait un roi de Pologne. J’ai vu des lettres de plusieurs ministres qui confirmaient leurs cours dans cette opinion générale.

  1. 3 juillet. (Note de Voltaire.)
  2. 6 juillet. (Id.)