Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/516

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Le risque n’était point égal entre ces deux rivaux. Si Charles perdait une vie tant de fois prodiguée, ce n’était, après tout, qu’un héros de moins. Les provinces de l’Ukraine, les frontières de Lithuanie et de Russie cessaient alors d’être dévastées ; la Pologne reprenait avec sa tranquillité son roi légitime, déjà réconcilié avec le czar son bienfaiteur.

La Suède enfin, épuisée d’hommes et d’argent, pouvait trouver des motifs de consolation ; mais si le czar périssait, des travaux immenses, utiles à tout le genre humain, étaient ensevelis avec lui, et le plus vaste empire de la terre retombait dans le chaos dont il était à peine tiré.

Quelques corps suédois et russes avaient été plus d’une fois aux mains sous les murs de la ville. Charles, dans une de ces rencontres[1], avait été blessé d’un coup de carabine qui lui fracassa les os du pied ; il essuya des opérations douloureuses, qu’il soutint avec son courage ordinaire, et fut obligé d’être quelques jours au lit. Dans cet état, il apprit que Pierre devait l’attaquer ; ses idées de gloire ne lui permirent pas de l’attendre dans ses retranchements ; il sortit du sien en se faisant porter sur un brancard. Le Journal de Pierre le Grand avoue que les Suédois attaquèrent avec une ardeur si opiniâtre les redoutes garnies de canons qui protégeaient sa cavalerie que, malgré sa résistance et malgré un feu continuel, ils se rendirent maîtres de deux redoutes. On a écrit que l’infanterie suédoise, maîtresse des deux redoutes, crut la bataille gagnée, et cria victoire ! Le chapelain Nordberg, qui était loin du champ de bataille, au bagage (où il devait être), prétend que c’est une calomnie ; mais que les Suédois aient crié victoire ou non, il est certain qu’ils ne l’eurent pas. Le feu des autres redoutes ne se ralentit point, et les Russes résistèrent partout avec autant de fermeté qu’on les attaquait avec ardeur. Ils ne firent aucun mouvement irrégulier. Le czar rangea son armée en bataille hors de ses retranchements avec ordre et promptitude.

La bataille devint générale. Pierre faisait dans son armée la fonction de général-major ; le général Rayer commandait la droite ; Menzikoff, la gauche ; Sheremetof le centre. L’action dura deux heures. Charles, le pistolet à la main, allait de rang en rang sur son brancard, porté par ses drabans. Un coup de canon tua un des gardes qui le portaient, et mit le brancard en pièces. Charles se fit alors porter sur des piques ; car il est difficile, quoi qu’en dise Nordberg, que dans une action aussi vive on eût trouvé un

  1. 27 juin. (Note de Voltaire.)