Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/557

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son enfance. Un frère de son père, évêque de Lubeck, administrateur des États de cet infortuné pupille, se voyait entre l’armée suédoise, qu’il n’osait secourir, et les armées russe, danoise, et saxonne, qui menaçaient. Il fallait pourtant tâcher de sauver les troupes de Charles XII sans choquer le roi de Danemark, devenu maître du pays, dont il épuisait toute la substance.

L’évêque administrateur du Holstein était entièrement gouverné par ce fameux baron de Görtz[1], le plus délié et le plus entreprenant des hommes, d’un esprit vaste et fécond en ressources, ne trouvant jamais rien de trop hardi ni de trop difficile, aussi insinuant dans les négociations qu’audacieux dans les projets ; sachant plaire, sachant persuader, et entraînant les esprits par la chaleur de son génie, après les avoir gagnés par la douceur de ses paroles. Il eut depuis sur Charles XII le même ascendant qui lui soumettait l’évêque administrateur du Holstein, et l’on sait qu’il paya de sa tête l’honneur qu’il eut de gouverner le plus inflexible et le plus opiniâtre souverain qui jamais ait été sur le trône[2].

Görtz[3] s’aboucha secrètement[4] à Usum avec Stenbock, et lui promit qu’il lui livrerait la forteresse de Tonninge, sans compromettre l’évêque administrateur son maître ; et dans le même temps il fit assurer le roi de Danemark qu’on ne la livrerait pas. C’est ainsi que presque toutes les négociations se conduisent, les affaires d’État étant d’un autre ordre que celles des particuliers, l’honneur des ministres consistant uniquement dans le succès, et l’honneur des particuliers dans l’observation de leurs paroles.

Stenbock se présenta devant Tonninge ; le commandant de la ville refuse de lui ouvrir les portes : ainsi on met le roi de Danemark hors d’état de se plaindre de l’évêque administrateur ; mais Gortz fait donner un ordre au nom du duc mineur de laisser entrer l’armée suédoise dans Tonninge. Le secrétaire du cabinet, nommé Stamke, signe le nom du duc de Holstein ; par là Görtz ne compromet qu’un enfant qui n’avait pas encore le droit de donner ses ordres ; il sert à la fois le roi de Suède, auprès duquel il voulait se faire valoir, et l’évêque administrateur son maître, qui paraît ne pas consentir à l’admission de l’armée suédoise. Le commandant de Tonninge, aisément gagné, livra la ville aux

  1. Nous prononçons Gueurtz. (Note de Voltaire.)
  2. Voyez encore, sur Görtz, l’Histoire de Charles XII, livre VIII.
  3. Mémoires secrets de Bassevitz. (Note de Voltaire.)
  4. 21 janvier 1713. (Id.)