Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/84

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au cimetière de Saint-Médard, semblait être le tombeau de la bulle.

Cet abbé Pâris, frère d’un conseiller au parlement, était mort appelant et réappelant de la bulle au futur concile. Le peuple lui attribua une quantité incroyable de miracles[1]. On allait prier jour et nuit en français sur sa tombe ; et prier Dieu en français était regardé comme un outrage à l’Église romaine, qui ne prie qu’en latin.

Un des grands miracles de ce nouveau saint était de donner des convulsions à ceux qui l’invoquaient. Jamais il n’y eut de fanatisme plus accrédité.

Cette nouvelle folie ne favorisait pas le jansénisme aux yeux des gens sensés ; mais elle établissait dans toute la nation une aversion pour la bulle et pour tout ce qui émane de Rome. On se hâta d’imprimer la Vie de saint Pâris[2]. « La sacrée congrégation des éminentissimes et révérendissimes cardinaux de la sainte Église romaine, inquisiteurs généraux dans toute la république chrétienne contre les hérétiques », prononça excommunication majeure contre ceux qui liraient la vie du bienheureux diacre, et condamna le livre à être brûlé. L’exécution se fit avec la grande cérémonie extraordinaire. On dressa dans la place, vis-à-vis le couvent de la Minerve, un vaste échafaud, et à trente pas un grand bûcher. Les cardinaux montèrent sur l’échafaud : le livre fut présenté, lié et garrotté de petites chaînes de fer, au cardinal doyen. Celui-ci le donna au grand-inquisiteur, qui le rendit au greffier ; le greffier le donna au prévôt, le prévôt à un huissier, l’huissier à un archer, l’archer au bourreau. Le bourreau l’éleva en l’air en se tournant gravement vers les quatre points cardinaux ; ensuite il délia le prisonnier ; il le déchira feuille à feuille ; il trempa chaque feuille dans de la poix bouillante[3] ; ensuite on versa le tout dans le bûcher, et le peuple cria anathème aux jansénistes.

Cette momerie de Rome redoubla les momeries de Saint-Médard. La France était toute janséniste, excepté les jésuites et les évêques du parti romain. Le parlement de Paris ne cessait de rendre des arrêts contre les évêques qui exigeaient des mourants l’acceptation de la bulle, et qui refusaient aux rénitents les sacrements et la sépulture. L’abbé de Tencin[4], archevêque d’Embrun, qui n’était alors connu que pour avoir converti l’Écossais Lass,

  1. Voyez le Dictionnaire philosophique, au mot Convulsions.
  2. Vie de M. Pâris, diacre.
  3. 29 août 1731. (Note de Voltaire.)
  4. Voyez, tome XV, le chapitre XXXVII du Siècle de Louis XIV et le chapitre XXIV du Précis du Siècle de Louis XV.