Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome22.djvu/121

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
103
SUR LE PARLEMENT

liques. Je m’imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus ; ils me paraissent devenir sages à leurs dépens, et je ne leur vois nulle envie de s’égorger dorénavant pour des syllogismes[1]. Toutefois, qui peut répondre des hommes ?

Voici une différence plus essentielle entre Rome et l’Angleterre, qui met tout l’avantage du côté de la dernière : c’est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l’esclavage, et celui des troubles d’Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui d’efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, aies mains liées pour faire du mal[2] ; où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement sans confusion[3].

La chambre des pairs et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu’il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l’injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d’autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Il regardait le peuple comme une bête féroce qu’il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu’elle ne dévorât ses maîtres : ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants ; c’est parce qu’ils étaient malheureux chez eux qu’ils devinrent les maîtres du monde, jusqu’à ce qu’enfin leurs divisions les rendirent esclaves.

Le gouvernement d’Angleterre n’est point fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste ; son but n’est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d’empêcher que ses voisins n’en fassent ; ce peuple n’est pas seulement jaloux de sa liberté, il l’est encore de celle des autres. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu’ils lui croyaient de l’ambition[4].

  1. 1734. « Syllogismes, Voici une différence. »
  2. 1734. « Faire le mal. »
  3. Il faut ici bien soigneusement peser les termes. Le mot de roi ne signifie point partout la même chose. En France, en Espagne, il signifie un homme qui, par les droits du sang, est le juge souverain et sans appel de toute la nation. En Angleterre, en Suède, en Pologne, il signifie le premier magistrat. (Note de Voltaire.) — Cette note avait été ajoutée en 1739, et supprimée depuis. Elle est omise dans l’édition G. Avenel.
  4. 1734. « De l’ambition ; ils lui ont fait la guerre de gaieté de cœur, assurément sans aucun intérêt. Il en a coûté, »