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SUR M. POPE, ETC.

que inimitable ; la bonne plaisanterie est son partage en vers et en prose, mais, pour le bien entendre, il faut faire un petit voyage dans son pays[1].

Dans ce pays, qui paraît si étrange à une partie de l’Europe, on n’a point trouvé trop étrange que le révérend Swift, doyen d’une cathédrale, se soit moqué, dans son Conte du Tonneau, du catholicisme, du luthéranisme, et du calvinisme : il dit pour ses raisons qu’il n’a pas touché au christianisme. Il prétend avoir respecté le père en donnant cent coups de fouet aux trois enfants ; des gens difficiles ont cru que les verges étaient si longues qu’elles allaient jusqu’au père.

Ce fameux Conte du Tonneau est une imitation de l’ancien conte des trois anneaux indiscernables, qu’un père légua à ses trois enfants. Ces trois anneaux étaient la religion juive, la chrétienne, et la mahométane. C’est encore une imitation de l’Histoire de Méro et d’Énegu, par Fontenelle[2]. Méro était l’anagramme de Rome, et Énegu celle de Genève. Ce sont deux sœurs qui prétendent à la succession du royaume de leur père. Méro règne la première. Fontenelle la présente comme une sorcière qui escamotait le pain, et qui faisait des conjurations avec des cadavres. C’est là précisément le milord Pierre, de Swift, qui présente un morceau de pain à ses deux frères, et qui leur dit : Voilà d’excellent vin de Bourgogne, mes amis ; voilà des perdrix d’un fumet admirable. Le même milord Pierre, dans Swift, joue en tout le rôle que Méro joue dans Fontenelle.

Ainsi presque tout est imitation. L’idée des Lettres persanes est prise de celle de l’Espion turc[3]. Le Boiardo a imité le Pulci, l’Arioste a imité le Boiardo. Les esprits les plus originaux empruntent les uns des autres. Michel Cervantes fait un fou de son Don Quichotte ; mais Roland est-il autre chose qu’un fou ? Il serait difficile de décider si la chevalerie errante est plus tournée en ridicule par les peintures grotesques de Cervantes que par la féconde imagination de l’Arioste. Métastase a pris la plupart de ses opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs auteurs anglais nous ont copiés, et n’en ont rien dit. Il en est des livres comme du feu de

  1. 1734. « Dans son pays. Vous pouvez plus aisément. »
  2. Les éditions des Œuvres de Fontenelle, Paris, 1818, trois volumes in-8°, et 1824, cinq volumes in-8°, sont les seules qui contiennent ce morceau de Fontenelle, connu aussi sous le titre de Relation de Bornéo. C’est sous ce titre qu’il a été imprimé pour la première fois dans les Nouvelles de la république des lettres, janvier 1686, et réimprimé dans les Œuvres diverses de Bayle. Pour l’exactitude de l’anagramme, il faudrait écrire Énegue. (B.)
  3. De Marana.