Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome25.djvu/110

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
100
CHAPITRE XX.

dit le sous-mandarin, ils seront donc en prison toute leur vie. — Hé bien ! dit le juge, jusqu’à ce qu’ils se pardonnent. — Ils ne se pardonneront jamais, dit l’autre ; je les connais. — Hé bien donc ! dit le mandarin, jusqu’à ce qu’ils fassent semblant de se pardonner. »


CHAPITRE XX.


S’IL EST UTILE D’ENTRETENIR LE PEUPLE DANS LA SUPERSTITION[1].


Telle est la faiblesse du genre humain, et telle est sa perversité, qu’il vaut mieux sans doute pour lui d’être subjugué par toutes les superstitions possibles, pourvu qu’elles ne soient point meurtrières, que de vivre sans religion. L’homme a toujours eu besoin d’un frein, et quoiqu’il fût ridicule de sacrifier aux faunes, aux sylvains, aux naïades, il était bien plus raisonnable et plus utile d’adorer ces images fantastiques de la Divinité que de se livrer à l’athéisme. Un athée qui serait raisonneur, violent et puissant, serait un fléau aussi funeste qu’un superstitieux sanguinaire.

Quand les hommes n’ont pas de notions saines de la Divinité, les idées fausses y suppléent, comme dans les temps malheureux on trafique avec de la mauvaise monnaie, quand on n’en a pas de bonne. Le païen craignait de commettre un crime, de peur d’être puni par les faux dieux ; le Malabare craint d’être puni par sa pagode. Partout où il y a une société établie, une religion est nécessaire ; les lois veillent sur les crimes connus, et la religion sur les crimes secrets.

Mais lorsqu’une fois les hommes sont parvenus à embrasser une religion pure et sainte, la superstition devient non-seulement inutile, mais très-dangereuse. On ne doit pas chercher à nourrir de gland ceux que Dieu daigne nourrir de pain.

La superstition est à la religion ce que l’astrologie est à l’astronomie, la fille très-folle d’une mère très-sage. Ces deux filles ont longtemps subjugué toute la terre.

Lorsque, dans nos siècles de barbarie, il y avait à peine deux seigneurs féodaux qui eussent chez eux un Nouveau Testament, il pouvait être pardonnable de présenter des fables au vulgaire, c’est-à-dire à ces seigneurs féodaux, à leurs femmes imbéciles,

  1. Voyez, tome XIX, page 205, dans le Dictionnaire philosophique, le mot Fraude ; et tome XXIV, page 71.