Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome26.djvu/420

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CHAPITRE XX.
des tribulations de ces pauvres gens de lettres.

Quand mon oncle m’eut ainsi attendri, je pris la liberté de lui dire : « Vous avez couru une carrière bien épineuse ; je sens qu’il vaut mieux être receveur des finances, ou fermier général, ou évêque, qu’homme de lettres : car enfin, quand vous eûtes appris le premier[1] aux Français que les Anglais et les Turcs donnaient la petite vérole à leurs enfants pour les en préserver, vous savez que tout le monde se moqua de vous. Les uns vous prirent pour un hérétique, les autres pour un musulman. Ce fut bien pis lorsque vous vous mêlâtes d’expliquer les découvertes de Newton[2], dont les écoles welches n’avaient pas encore entendu parler : on vous fit passer pour un ennemi de la France. Vous hasardâtes de faire quelques tragédies. Zaïre, Oreste, Sémiramis, Mahomet, tombèrent à la première représentation. Vous souvenez-vous, mon cher oncle, comme votre Adélaïde du Guesclin fut sifflée d’un bout à l’autre ? Quel plaisir c’était ! Je me trouvai à la chute de Tancrède ; on disait, en pleurant et en sanglotant : « Ce pauvre homme n’a jamais rien fait de si mauvais. »

« Vous fûtes assailli en divers temps d’environ sept cent cinquante brochures, dans lesquelles les uns disaient, pour prouver que Mérope et Alzire sont des tragédies détestables, que monsieur votre père, qui fut mon grand-père, était un paysan[3] ; et d’autres, qu’il était revêtu de la dignité de guichetier porte-clefs du parlement de Paris, charge importante dans l’État, mais de laquelle je n’ai jamais entendu parler, et qui n’aurait d’ailleurs que peu de rapport avec Alzire et Mérope, ni avec le reste de l’univers, que tout faiseur de brochure doit, comme vous l’avez dit[4], avoir toujours devant les yeux.

« On vous attribuait l’excellent livre intitulé les Hommes[5] (je ne sais ce que c’est que ce livre, ni vous non plus), et plusieurs poëmes immortels comme la Chandelle d’Arras[6], et la Poule à ma

  1. Voyez tome XXII, page 111.
  2. Voyez tome XXII, pages 127, 132, 140, 393 et suiv.
  3. Voyez tome XXIII, pages 34 et 61.
  4. Voyez tome XXIV, page 231.
  5. Les Hommes (par l’abbé de Varenne) ; la quatrième édition est de 1737, deux volumes in-12.
  6. Poëme en dix-huit chants (par l’abbé du Laurens), 1765, in-8°.