Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome28.djvu/187

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CHAPITRE XXIII.
Si Moïse a existé[1].


Nous avons parmi nous une secte assez connue, qu’on appelle les Free-thinkers, les francs-pensants, beaucoup plus étendue que celle des francs-maçons. Nous comptons pour les principaux chefs de cette secte, milord Herbert, les chevaliers Raleig et Sidney, milord Shaftesbury, le sage Locke, modéré jusqu’à la timidité, le grand Newton, qui nia si hardiment la divinité de Jésus-Christ, les Collins, les Toland, les Tindal, les Trenchard, les Gordon, les Woolston, les Wollaston, et surtout le célèbre milord Bolingbroke. Plusieurs d’entre eux ont poussé l’esprit d’examen et de critique jusqu’à douter de l’existence de Moïse. Il faut déduire avec impartialité les raisons de ces doutes.

Si Moïse avait été un personnage tel que Salomon, à qui l’on a seulement attribué des livres qu’il n’a point écrits, des trésors qu’il n’a pu posséder, et un sérail beaucoup trop ample pour un petit roi de Judée, on ne serait pas en droit de nier qu’un tel homme a existé : car on peut fort bien n’être pas l’auteur du Cantique des cantiques, ne pas posséder un milliard de livres sterling dans ses coffres, n’avoir pas sept cents épouses et trois cents maîtresses, et cependant être un roi très-connu des nations.

Flavius Josèphe nous apprend que des auteurs tyriens, contemporains de Salomon, font mention de ce roi dans les archives de Tyr. Il n’y a rien là qui répugne à la raison. Ni la naissance de Salomon, fils d’un double adultère, ni sa vie, ni sa mort, n’ont rien de ce merveilleux qui étonne la nature et qui inspire l’incrédulité.

Mais si tout est d’un merveilleux de roman dans la vie d’un homme, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, alors il faut le témoignage des contemporains les plus irréprochables ; ce n’est pas assez que, mille ans après lui, un prêtre ait trouvé dans un coffre, en comptant de l’argent, un livre concernant cet homme, et qu’il l’ait envoyé par un commis à un petit roi.

Si aujourd’hui un évêque russe envoyait du fond de la Tartarie à l’impératrice un livre composé par le Scythe Abaris, qu’il aurait trouvé dans une sacristie ou dans un vieux coffre, il n’y a pas d’apparence que cette princesse eût grande foi à un pareil

  1. Voyez tome XX, page 95.