Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome29.djvu/216

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Puisse durer longtemps une félicité dont on ne sent pas assez le prix !

Au milieu des convulsions sanglantes dont l’empire mogol était agité, quelques omras, quelques raïas, avaient élu dans Delhi un empereur qui prit le nom de Sha-Géan. Il était de la maison tamerlane. Nous avons observé[1] qu’on n’a point encore choisi de monarque ailleurs, tant le préjugé a de force ! Abdala même, n’osant se déclarer empereur, consentit à l’élévation de ce prince Sha-Géan. Les Marattes le détrônèrent, et mirent à sa place un autre prince de cette race. C’est ce fantôme d’empereur qui est aujourd’hui, en 1773, sur ce malheureux trône. Il a pris le nom de Sha-Allum. Un fils de l’autre Allum, surnommé Gir, assassiné dans la cellule d’un faquir, lui a disputé l’ombre de sa puissance : et tous deux ont été et sont encore également infortunés, mais moins que les peuples, qui sont toujours victimes et dont les historiens parlent rarement. Trop d’écrivains ont imité trop de princes : ils ont oublié les intérêts des nations pour les intérêts d’un seul homme.


ARTICLE XXXV.


PORTRAIT D’UN PEUPLE SINGULIER DANS L’INDE. NOUVELLES VICTOIRES DES ANGLAIS.


Parmi tant de désolations, une contrée de l’Inde a joui d’une profonde paix, et, au milieu de la dépravation affreuse des mœurs, a conservé la pureté des mœurs antiques. Ce pays est celui de Bishnapor, ou Vishnapor. M. Holwell, qui l’a parcouru, dit qu’il est situé au nord-ouest du Bengale, et que son étendue est de soixante journées de chemin : ce qui ferait, à dix de nos lieues communes par jour, six cents lieues. Par conséquent ce pays serait beaucoup plus grand que la France, en quoi nous soupçonnons quelque exagération, ou une faute d’impression trop commune dans tous les livres. Il vaut mieux croire que l’auteur a entendu par soixante journées de marche le circuit de toute la province : ce qui donnerait environ deux cents lieues de diamètre. Elle rapporte trente-cinq laks de roupies par année à son souverain, huit millions deux cent mille de nos livres. Ce revenu ne paraît pas proportionné à l’étendue de la province.

Ce qui nous étonne encore, c’est que le Bishnapor ne se trouve

  1. Voyez page 113.