Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome41.djvu/266

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lieues entre la Chevrette et Ferney. Mais il y a bien plus loin encore entre vous et les plats personnages de ce siècle.


4511. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
3 avril.

Il faut apprendre à mes anges gardiens que la feuille de Fréron[1], qu’on a traitée de bagatelle, a eu les suites les plus désagréables. Un gentillâtre bourguignon voulait l’épouser (cette Corneille) ; il a vu la feuille ; il a vu que Mlle Corneille était fille d’un paysan qui subsistait d’un emploi de cinquante livres par mois, à la poste de deux sous. Il n’a jamais lu le Cid ; il a cru qu’on le trompait quand on lui disait que Mlle Corneille avait deux cents ans de noblesse : le mariage a été rompu. Il est bien étrange qu’on souffre de telles personnalités, uniquement parce qu’on croit que je suis compromis. Nous demandons à M. de Malesberbes qu’il exige au moins une rétractation formelle du coquin ; qu’il dise « qu’il demande pardon au public d’avoir outragé un nom respectable, en disant que Mlle Corneille avait quitté le couvent pour aller recevoir une nouvelle éducation du sieur L’Écluse, acteur de l’Opéra-Comique ; qu’il avoue qu’il a été grossièrement trompé, et qu’il se repent d’avoir donné ce scandale ».

Mon cher ange, prenez le sort de Mlle Corneille à cœur, nous vous en conjurons. Je jure bien de ne jamais travailler pour le théâtre si on profane ainsi le nom de notre père.

Voici un mémoire[2] bien bas ; mais c’est aussi du plus bas des hommes dont il s’agit. Je le tiens de Thieriot : cela paraît avoir un air de grande vérité. Est-il possible qu’on protège un tel misérable ? Si M. de Malesherbes savait le tort qu’il se fait en autorisant Fréron, il cesserait de protéger ses turpitudes.

Ayez la bonté de m’apprendre ce que c’est que la déconvenue de cet abbé Coyer. Je m’y intéresse infiniment ; c’est un de nos frères.

La littérature est trop déshonorée et trop persécutée à Paris ; et mon aversion pour cette ville est égale à mon idolâtrie pour mes anges.

Je les supplie de me répondre sur Oreste, sur la pièce d’Hurtaud[3], sur M. de Malesherbes. De la paix, je ne m’en soucie guère ; je sais bien qu’elle ne se fera pas.

  1. Voyez une note de la lettre 4416.
  2. Les Anecdotes sur Fréron : voyez tome XXIV, page 181.
  3. Le Droit du Seigneur : voyez tome VI, page 1.