Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome44.djvu/251

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c’est un barnabite italien nommé le Père Frisi[1], mon ami depuis longtemps et digne d’être le vôtre, grand géomètre qui a remporté plusieurs prix dans les plus célèbres académies de l’Europe, excellent philosophe malgré sa robe, et dont je vous annonce d’avance que vous serez très-content. Il s’en retourne à Milan, où il est professeur de mathématiques, après avoir passé près d’un an à Paris, aimé et estimé de tous nos amis communs. Avant que de rentrer dans le séjour de la superstition autrichienne et espagnole, il a désiré d’en voir le fléau, qui n’est pas pour faire peur à mon barnabile. Il a voulu voir mieux encore, l’ornement et la gloire de la littérature française, ou plutôt européenne : car un homme tel que vous n’appartient pas au pays des Welches, où il est persécuté, tandis qu’on l’admire ailleurs. Le Père Frisi a pour compagnon de voyage un jeune seigneur milanais de beaucoup d’esprit, que je vous recommande ainsi que lui. Je me flatte, mon cher philosophe, que vous voudrez bien les recevoir l’un et l’autre comme deux personnes de beaucoup de mérite, et pour lesquelles j’ai beaucoup d’amitié et d’estime. Adieu, mon cher maître ; je vous embrasse de tout mon cœur. Si vous avez besoin d’indulgences, mes deux voyageurs pourront vous en ménager, car ils ont quelque crédit à la cour du saint-père, qui, par parenthèse, pourrait bientôt faire banqueroute ; ainsi, ceux qui veulent des absolutions doivent se dépêcher. Iteram vale, et me ama.


6290. — À M. D’ALEMBERT[2].
12 mars.

Mon très-cher philosophe, si vous vous étiez marié, vous auriez très-bien fait ; et, en ne vous mariant pas, vous ne faites pas mal ; mais, de façon ou d’autre, faites-nous des d’Alembert. C’est une chose infâme que les Fréron pullulent, et que les aigles n’aient point de petits. Je me doute bien que votre dioptrique ne ressemble pas à celle de l’abbé Molières ; vous n’êtes pas fait pour voir les choses comme lui.

Si vous avez quelque air d’un Molière, c’est de Jean-Baptiste Poquelin ; vous en avez la bonne plaisanterie, et je crois qu’il y paraîtra dans le petit supplément[3] que vous préparez pour ces renards de jésuites, et pour ces loups de jansénistes.

C’est assurément un grand malendu qu’un ministre qui a beaucoup d’esprit n’ait pas été au-devant de votre mérite, et qu’il ait laissé cet honneur aux étrangers. Je crois qu’il avait grande envie de se raccommoder avec vous ; mais vous n’êtes pas homme

  1. Paul Frisi, barnabite, célèbre mathématicien et physicien, né à Milan le 13 avril 1728, mort en 1784.
  2. Réponse à la lettre 6284.
  3. La Lettre à M***, dont il est parlé tome XLIII, page 473, et qui fut suivie encore d’une Seconde lettre en 1767.